Chronique

Pierre Favre

Drums and Dreams

Pierre Favre (dm, perc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Moins connue que Swatch ou Tissot - à part des professionnels ou des amateurs obsessionnels - Paiste reste une référence en matière de mesure suisse.
Mais la mesure qui se bat.
Chez Paiste, on fait dans la fonderie de cymbales et de gongs.

D’abord simple boutique de partitions à Saint-Petersburg en 1901, puis spécialisée dans les percussions, l’entreprise familiale, poussée par les fureurs du premier XXe siècle devra se déplacer de Russie en Estonie, puis en Pologne, en Allemagne et enfin en Suisse, patrie du batteur Pierre Favre, qui fut adepte et collaborateur de Paiste et dont on a récemment réédité, en un coffret, trois disques solo enregistrés dans les années 70.

Difficile de dire si les liens unissant cette société à Pierre Favre sont de l’ordre du patriotisme économique. Semblent plus certaines, en revanche, les affinités entre ses pérégrinations et les vastes horizons balayés par la musique d’un homme dont les albums se nomment Albatros, Le Voyage ou Vol à voile

Dans l’impétueux courant des années 60 Pierre Favre a été, aux côtés d’Evan Parker ou de Peter Kowald, partie prenante d’une musique improvisée européenne qui larguait les amarres et partait à l’aventure. Il a frayé avec de grands ensembles, mais aussi avec des formations plus restreintes (dont de fameux duos avec la pianiste Irène Schweizer). Le présent coffret, avec Drum Conversation – clin d’œil à un album de Max Roach –, Abanaba et Mountain Wind nous permet de nous pencher sur son travail en solitaire.
Non sans un peu d’appréhension.
Craintes que l’exercice ne vire aux lassantes démonstrations de virtuosité, qu’il n’y ait dans le tout percussif que bien peu de musique.
Craintes balayées en deux coups de balais et trois de baguettes.

Ces trois disques racontent des histoires. Des histoires de géographies, de voyages - comme on pouvait s’y attendre au fond. D’initiations aussi, de mystique, dans ces gongs sonnés, ces clochettes de monastère tibétains.
Parfois, les blancs entre les sons forment comme des espaces de méditation.
Puis des saccades de possessions sabbatiques forment le chemin de transes convulsives.

Ce spiritualisme de pots de terre, peaux et fers évoque Ed Blackwell derrière le Don Cherry des deux « Mu » ou les motifs complexes des tapis de percussions sur lesquels s’envolait le saxophone de Pharoah Sanders. Il est plus surprenant d’y entendre des échos des « Sonates et Interludes pour piano préparé » de John Cage.
Mais c’est qu’au moment où Pierre Favre entame ses expériences en solo, il se met à étudier le piano et la composition.
Exploration libre et étude savante auront donc produit ici, et par trois fois au moins, de belles et fécondes rencontres.