Chronique

Pierrick Pedron

Kubic’s Monk

Pierrick Pedron (as), Thomas Bramerie (b), Franck Agulhon (dms), Ambrose Akinmusire (tp), Vincent Artaud (arr, dir).

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Au bowling, on appellerait ça un strike : quand le joueur, d’un pas décidé, s’avance sur la piste et projette la boule par un geste rapide et précis. Toutes les quilles tombent, la place est nette, la partie peut continuer. Une sorte de coup parfait. Il y a dans Kubic’s Monk cet alliage de vitesse et d’exactitude qui saute aux oreilles et surtout frappe par la modernité d’un propos glissé avec bonheur dans son étui de facture plutôt traditionnelle.

On aurait tort d’opposer Kubic’s Monk à ses deux prédécesseurs : ce disque n’est pas une pause après Omry et Cheerleaders, beaux objets éclectiques et électriques issus d’une quête dont Pierrick Pedron ne nous a pas encore livré tous les secrets. Le saxophoniste a simplement ressenti le besoin de s’exprimer encore plus et d’engager un corps à corps avec une musique face à laquelle, comme il aime à le rappeler, « on est tout nu ». Mais c’est bien le même homme qui vibre, soufflant son art avec une constante volonté d’être au plus près de son amour du chant : « Je mourrais s’il n’y avait pas de chant ! », confie-t-il. Assurément, le bonhomme est bien en vie…

Le plus curieux dans cette belle histoire, c’est que Kubic’s Monk n’aurait pas dû exister : son enregistrement n’a pas été planifié en tant que nouvelle production au catalogue de Pierrick Pedron. Au lieu de cela, une séance entre amis - à ce petit jeu, Franck Agulhon et Thomas Bramerie sont des experts, leur complicité trouvant ici de quoi rayonner à chaque mesure - auxquels Ambrose Akinmusire, de passage dans le coin, a eu l’excellente idée d’ajouter ses éclats cuivrés sur trois titres. Vincent Artaud, quant à lui, joue le rôle de partenaire privilégié d’un joyeux brainstorming et fourbit des arrangements dont la tournure épurée laisse respirer la musique de Monk en toute liberté. Et le résultat finit par s’imposer : bien plus qu’une déclaration d’amour pour la musique du grand Thelonious, ces heures épanouies allaient devenir un disque.

Kubic’s Monk joue la carte, très séduisante, de la concision : avec ses onze pièces ramassées, c’est un petit tourbillon, une pétillante collection de météorites. Pierrick Pedron virevolte de l’une à l’autre avec grâce. Ses choix l’ont porté vers des thèmes qui ne comptent pas forcément parmi les plus connus mais qui, tous, sont de petites forteresses à prendre d’assaut sans pour autant que leur complexité (« Skippy », « Sixteen » ou « Who Knows ») nuise à leur lisibilité. Car la musique de Monk, pour déstructurée qu’elle puisse paraître, est toujours soumise à une logique implacable. C’est d’ailleurs elle qui explique le titre de l’album : « J’avais comme la vision d’une toile en trois dimensions, à la façon des cubistes. Pour moi, la musique de Monk, c’est un peu similaire : si on regarde les partitions, on voit des cellules de notes répétées, qu’on peut lire à l’endroit ou à l’envers ». On notera par ailleurs – le label Act ne nous ayant pas toujours habitués à la concordance esthétique du fond et de la forme – que la pochette du disque souligne avec une élégance discrète cette vision imagée de la musique de Monk.

Dans l’élaboration de ce tableau à la fois complexe et immédiat, la paire Bramerie/Agulhon entre dans le jeu avec brillance, en état d’écoute maximale ; et lorsque le trio s’adjoint Ambrose Akinmusire, la virtuosité atteint des sommets. Pedron, faut-il le préciser, est au paroxysme de son art. Ce choix d’interpréter Monk en trio sans piano mais en conservant la structure des compositions pouvait paraître risqué. Au contraire, il s’avère judicieux et d’une remarquable saveur : on a parfois l’impression que le saxophoniste relate avec la faconde qu’on lui connaît une rencontre imaginaire entre Monk et Charlie Parker.

Mine de rien, avec son air mutin et parce qu’enregistré dans l’urgence du plaisir et l’amour partagé d’une musique qui, à bien des égards, reste une énigme dans l’histoire du jazz, Kubic’s Monk ressemble déjà à un classique. On l’imaginerait d’ailleurs volontiers sous la forme d’un 33 tours, avec deux faces et l’attente chargée de sensualité du bras qui va se poser sur le vinyle…

Un disque affranchi de toute contrainte - hormis celle qu’exigent la rigueur et la complexité de son architecture - dont on ne peut dire s’il appartient à hier, aujourd’hui ou demain. Il est tout simplement parfait, ni plus ni moins. On ne s’en lasse pas et pour citer Laurent De Wilde dans les notes de la pochette : « Il tournera chez vous en boucle ».