Scènes

Pierrick Pedron « Omry » à l’Alhambra

Pierrick Pedron offrait le 9 juin dernier à l’Alhambra, grande salle parisienne récemment remise à neuf, un spectacle total.


Pierrick Pedron offrait le 9 juin dernier à l’Alhambra, grande salle parisienne récemment remise à neuf, un spectacle total.

L’Alhambra propose une large programmation allant de la variété française à la pop en passant par les musiques du monde. Ce soir, c’est du jazz. Du jazz-rock. Ou plutôt du rock-jazz. Non, du… Impossible de savoir. Pas besoin, d’ailleurs. Il suffit d’ouvrir grand les yeux et les oreilles car Omry est un spectacle total : musique, fumigènes, lumière, vidéo… Omry a des airs de cérémonial rock.

Dès l’entrée dans cette belle salle dont les fauteuils cinéma rouges peuvent accueillir jusqu’à 800 personnes, on est enveloppé d’un voile de brume. Les musiciens apparaissent dans un ordre que l’on sent déterminé d’avance : Franck Agulhon et Fabrice Moreau occupent le fond, devant l’écran et derrière les batteries [1] ; Vincent Artaud à la basse et Chris de Pauw à la guitare s’installent à leur gauche. Enfin Laurent Coq se poste face au public, entre piano et Fender Rhodes. Sombre lumière violacée. Les cymbales bruissent, la basse résonne… Pas un bruit dans la salle : on est intrigué par cette introduction.


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P. Pedron © H. Collon/Vues sur Scènes

Pierrick Pedron fait son entrée : tonnerre d’applaudissements. Lumière plus chaude. Fluide, net, aérien, le saxophone alto se glisse harmonieusement dans le jeu collectif. Immédiatement, on est emporté dans une autre dimension. L’ampleur inhabituelle du lieu y est pour beaucoup, mais on est est surtout frappé l’exceptionnelle complicité entre les musiciens. Très à l’écoute, attentifs aux gestes directifs du saxophoniste, ils jouent ensemble et nous accueillent en leur sein. Le concert prend d’emblée une direction plurielle : la touche jazz de Pedron, qui « chante » les mélodies avec une grande limpidité, est nuancée par les accents pop de la rythmique et des claviers (Coq plus convaincant au Rhodes qu’au piano), et la guitare rock de Chris De Pauw, acteur discret mais remarquable. Lancinante, la musique d’Omry (« c’est ma vie » en arabe) et ses côtés psychédéliques résolument Pink Floyd joue d’un subtil équilibre entre moments planants et développements purement rock (le guitariste est, sur ce plan, étonnant). Après l’exposition du premier thème, Mama Oum, qui ouvre aussi le disque, Pedron se retire dans l’ombre, derrière le piano, comme pour laisser de l’espace à ses partenaires. Tout au long de la soirée, les musiciens vont et viennent comme s’ils étaient mis en scène. Les chorus sont spatialement mis en valeur : on s’éloigne pour laisser de l’air au soliste, ttès éclairé, tandis que les moments collectifs sont rehaussés par les images abstraites ou figuratives de la vidéo dirigée par Jacques Ollivier. C’est ainsi que Vincent Artaud occupe tout l’espace sonore et visuel pendant dix magnifiques minutes : boucle sur boucle, il crée à lui seulun véritable champ d’amplitude.

Quand Mama Oum se termine, on s’apprête, mû par une impulsion presque mécanique, à applaudir… mais les musiciens enchaînent, comme pour éviter d’interrompre le voyage. Des détails surgissent et disparaissent : la voix d’Oum Kalthoum sur Omry Part I, une image en arrière-plan (illustrant la vélocité et la virtuosité du saxophoniste, une voiture dévale à toute vitesse une route sinueuse, en noir et blanc), un rayon lumineux accentue une partie du plateau - qui acquiert une dimension théâtrale rare dans les concerts. Puis, Franck Agulhon et Fabrice Moreau entament un superbe duo qui occupe tout l’espace scénique grâce à la lumière, blanche et quasi crue. Délaissant l’unisson, ce duo devient duel : les batteries dialoguent, rivalisent presque, puis se retrouvent, tandis que les batteurs se regardent en échangeant des sourires complices et radieux.

L’éclairagiste Guillaume Kiene éteint parfois toute la salle : les musiciens jouent dans le noir, et nous, nous écoutons. Plus loin, c’est la salle qui se retrouve éclairée : musiciens et spectateurs se regardent, et un dialogue tacite s’instaure. Du coup, le public, qui se sent partie prenante, est réactif ; on entend des acclamations, des cris… On devine que le courant passe, ce fameux courant invisible qui nous traverse lors des spectacles vivants, ce mystère qui fait qu’à la fin, quand on se lève, on regarde son voisin et on lui sourit.

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 3 août 2009
P.-S. :

En première partie : Laurent Robin/Vincent Lafont/Benjamin Moussay

[1Une critique de Télérama nous apprend que Pedron, n’ayant pas réussi à choisir, les a pris tous les deux.