Pietro Tonolo, l’envol d’un oiseau rare
Rencontre avec un musicien incontournable toujours sur la brèche.
© Pietro Tonolo
La personnalité de Pietro Tonolo aurait pu surgir de l’imagination prolifique du dessinateur Hugo Pratt. Les voyages, les rencontres improbables, la poésie omniprésente baignée d’une atmosphère empreinte de mystères le rapprochent des aventures du navigateur Corto Maltese. Comme ce héros de bande dessinée, le saxophoniste est issu de la lagune vénitienne. Né en 1959 à Mirano - dont l’étymologie signifie observatoire ou spectacle - il occupe une place considérable parmi les saxophonistes mondiaux, à la croisée entre le jazz et la musique contemporaine, et traverse les décennies avec une éclatante jeunesse.

- © Pietro Tonolo
- Parlez-nous de votre nouveau quartet Contemporary Sounds.
Cette formation compte à peine une année d’existence. Je partage ce projet avec de jeunes musiciens, c’est très exaltant. Il est important de se confronter à une vision transversale. Nous autres, les jazzmen, nous avons cette chance que n’ont pas les athlètes, de pouvoir continuer à pratiquer notre passion à tout âge. Giancarlo Bianchetti (guitare) n’est pas reconnu à sa juste valeur, c’est une personne humble. Je collabore avec lui depuis de nombreuses années. En duo, on a enregistré Songs We Like (Foné Jazz, 2019). On reprend des morceaux qui pour certains sont devenus des standards, c’est ce qui me plaît dans ma période actuelle. Il y a beaucoup de morceaux magnifiques à redécouvrir. J’apprécie Gabriele Evangelista (contrebasse) pour sa solidité à toute épreuve, sa créativité. Bernardo Guerra (batterie) me convainc par sa fantaisie, on comprend qu’il soit très demandé.
- Vous semblez très attaché à l’aspect mélodique dans vos compositions
Vous avez raison, c’est un trait de ma personnalité musicale. J’ai abandonné une carrière de violoniste classique avant d’aborder le saxophone et le jazz, j’en ai gardé des traces. Mais l’aspect rythmique me passionne et il faut garder en mémoire que les mélodies sont constituées de rythmes internes.
Le saxophone est un instrument qui a tendance à faire trop de notes et il est bien plus difficile d’en faire peu. La complexité frénétique de la vie est telle que la musique devrait au contraire compenser la vitesse et viser l’introspection comme l’ont fait Chet Baker, Lee Konitz ou Paul Desmond. Dans ma jeunesse, ma motivation était de me confronter aux musiciens qui m’avaient inspiré : Chet, Lee ou Enrico Rava.
- Parlez-nous de votre expérience avec l’orchestre de Gil Evans. Comment perceviez-vous son approche de la direction orchestrale ?
Ce fut une grande leçon. Il n’avait pas besoin de parler beaucoup. Au premier abord, on aurait pu penser qu’on était face à une situation anarchique mais il n’en était rien, on était embarqué dans son univers exclusif. Il y a des chefs d’orchestres qui sont rigides, d’autres qui ne disent rien. Gil Evans arrivait subtilement à nous emmener dans sa direction. Une expérience merveilleuse, les parties écrites arrivaient toujours au bon moment. C’était quasiment de la télépathie et ça tout cela me faisait penser à ses collaborations avec Miles Davis.
- La présence de Steve Lacy, Lew Soloff ou Ray Anderson au sein de l’orchestre de Gil Evans vous ont ouvert à de nouveaux concepts musicaux ?
Surtout Steve Lacy que j’ai beaucoup fréquenté et qui est un grand maître. Il y a trois saxophonistes qui m’ont énormément inspiré - et je dirais même formé - dans ma pratique de l’instrument : Sal Nistico, Lee Konitz et Steve Lacy. En Italie nous avions un orchestre, le Keptorchestra, où Steve Lacy venait jouer. On avait enregistré avec lui l’album Sweet Sixteen en 1993. Il avait des recettes inédites qu’il appliquait sur le soprano et sa maîtrise de l’instrument était incroyable. J’ai appliqué son enseignement sur le ténor. Pour moi, les deux sopranistes exceptionnels et historiques demeurent Steve Lacy et Wayne Shorter.

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- Un moment clé de votre carrière fut votre collaboration fructueuse avec Paul Motian dans son groupe Electric Bebop Band. Les albums Europe et Holiday For Strings témoignent de cette époque. Vous l’avez également invité sur vos disques Portrait Of Duke, Oltremare et Your Songs. Comment percevez-vous les conceptions rythmiques de ce batteur inimitable ?
Paul Motian savait si bien jouer, c’était un musicien toujours très attentif. Il me faisait penser à un enfant qui découvre une quantité de choses avec curiosité. C’était fabuleux. Dans les années cinquante, on découvre avec intérêt la pratique instrumentale de « Philly » Joe Jones et on arrive ensuite à cette façon de jouer incroyable qui oriente la musique dans une découverte perpétuelle. Mais c’était équivalent avec Charlie Haden ou Dewey Redman dont les discours étaient empreints d’une grande fraîcheur. Aujourd’hui il y a beaucoup de jeunes musiciens très forts mais qui n’ont pas ce langage pur. Il y a tellement d’informations sur internet qu’il devient difficile de trouver sa voie.
Après les concerts, il m’arrive d’entendre « il a un beau son, ton saxophone », c’est comme si l’on disait à Roger Federer « elle a un bon revers, ta raquette »
- Qu’est-ce qui vous a décidé à jouer avec les saxophones ténor et soprano construits par le luthier Orfeo Borgani. Quelles en sont les particularités ?
Les premières années, je jouais sur un Selmer et j’ai côtoyé bon nombre de Selmeristes inconditionnels. Puis, je suis passé au Conn, qui m’a apporté plus de choses. Je dis souvent que les jeunes saxophonistes devraient tous essayer au moins une fois un Conn dans leur vie pour découvrir cette sonorité qui n’appartient qu’à cette marque. J’ai adopté le Borgani qui a toutes les qualités du Conn avec une ergonomie moderne qui me convient, j’y ai trouvé un équilibre parfait. Je ne fais pas partie des saxophonistes qui passent du temps à chercher des anches, des becs… On perd trop d’énergie avec le matériel et ça n’emmène plus dans la musique. Ça peut devenir aussi une source d’alibis ou d’excuses quand ça ne va pas. Après les concerts, il m’arrive d’entendre « il a un beau son, ton saxophone », c’est comme si l’on disait à Roger Federer « elle a un bon revers, ta raquette ». Je souligne aussi qu’en avançant dans l’âge, il est également important de pratiquer des activités physiques pour se maintenir en forme comme le font les athlètes.

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- Vous avez été le témoin de l’évolution du jazz italien durant ces quatre dernières décennies. Que pensez-vous de la situation actuelle et de l’émergence d’une multitude de nouveaux talents ?
On constate cette situation dans tous les genres de musiques. Il y a quarante ans, il y avait une centaine de pianistes classiques qui maîtrisaient des répertoires réputés difficiles à exécuter, aujourd’hui ils sont des milliers. Dans le jazz, c’est la même chose. Je crois sincèrement qu’il devient difficile pour tous ces jeunes gens de trouver leur voie, car les grands maîtres ne sont plus parmi nous. Certes, je n’ai pas connu Lester Young mais passer du temps aux côtés de Kenny Clarke ou de Chet Baker, ça ouvre de nouveaux horizons.
Il y a des musiciens avec qui je n’ai jamais joué comme Cedar Walton ou Billy Higgins, mais rien que d’avoir beaucoup parlé avec eux, ça m’a énormément aidé. Avoir côtoyé tous ces musiciens qui ont fait l’histoire du jazz reste pour moi un immense bonheur. C’était avant tout une communauté de passeurs. J’essaie de transmettre tout cela dans mon enseignement au conservatoire de Vicence. L’activité didactique est importante, mais avec une telle saturation d’informations autour de nous, il serait bon de faire un peu de ménage…
- Quels sont les projets qui vous stimulent pour cette année 2026 ?
Tout d’abord un projet me tient à cœur, celui d’enregistrer avec un orchestre à cordes. L’orchestre est prêt et le répertoire très original est bouclé, avec des morceaux que j’ai écrits et d’autres qui proviennent d’amis. J’aime particulièrement l’écriture pour les cordes, c’est dû à mon passé de violoniste. Je suis vraiment attiré par cette formule. Avec la violoniste Sonig Tchakerian, nous avions été solistes dans l’Orchestra Di Padova E Del Veneto qui interprétait les Quatre saisons d’Antonio Vivaldi.
Je collabore avec Emanuele Maniscalco qui est tout autant doué au piano qu’à la batterie, il est très impressionnant. Enfin, avec le trio on doit bientôt jouer en Suisse.
