Scènes

Ping Pang Quartet à Jazzèbre, un joyeux bazar

Un dimanche en fanfare pour clore l’avant-dernière semaine du Festival Jazzèbre édition 2016, avec Daniel Malavergne et Denis Charolles en capitaines d’équipes.


Denis Charolles par Gérard Boisnel

Dimanche 16 octobre autour de midi, à la Casa Musicale de Perpignan, la météo grise mais clémente a permis à l’événement de se produire en extérieur. De longues tablées convergeant vers la scène étaient autant d’invitations à un pique-nique musical, qui était sur le point de surprendre tout le monde.

C’est la « Fanfare du Festival » qui ouvrait le bal. Une cinquantaine de musiciens amateurs prend place sous la baguette affûtée du tubiste Daniel Malavergne. Après quelques morceaux plutôt classiques pour un répertoire de fanfare, l’exercice se corse et gagne en audace, avec des épisodes comme cet arrangement délicat de « Libertango » d’Astor Piazzola. Suit un morceau assez ambiant, porté par un bourdon à cinq sousaphones et tubas multiples, et laissant beaucoup d’espace à une saxophoniste soliste habitée. La qualité de la direction de Malavergne est mise en lumière ; il utilise les pupitres avec parcimonie et les mobilise rarement tous à la fois. Par ce jeu entre autres, et par son oreille qu’on sent au creux de chaque pavillon, il parvient à obtenir les belles nuances qui manquent souvent à de si grosses fanfares.
Le set se termine sur une version de « Hasta Siempre » de Carlos Puebla, où le patron prendra un solo en inondant la place d’un son surpuissant. Il joue d’un Cuivre, avec un C majuscule : de la famille des tubas, dans la tessiture du trombone, et qui se tient comme une trompette. Supposons qu’il s’agit d’un flugabone ou d’un mellophone, la terminologie des instruments à vent ayant son lot de mystères.

Quelques bouchées de quiche plus tard, le Ping Pang Quartet monte sur scène. Denis Charolles à la batterie, créateur de l’illustre Campagnie des Musiques à Ouïr dont fait partie ce groupe, souhaite à son auditoire un bon voyage avant d’attaquer. Ce n’est qu’une heure plus tard qu’on comprendra à quel point ce Monsieur sait peser ses mots !
Dès le premier morceau, le quartet explose d’électricité, les thèmes sont déjantés, truffés de mises en place rythmiques où tous se retrouvent. Chacun danse derrière son instrument, pour ne pas dire qu’il convulse. Des mélodies majeures et guillerettes, tantôt bretonnantes, tantôt calypsonnantes, toujours étonnantes. Et la dérision est partout. Denis Charolles est comme un clown dopé qui crible sa musique de piment, embarquant sans mal Julien Eil et ses clarinettes, flûte ou saxophones avec lui. A l’accordéon, Christophe Girard accompagne certains thèmes en enchaînant des clusters (ces accords si serrés que la tension en devient palpable), pendant que Thibault Cellier place sa contrebasse sur tous les coups fourrés de Charolles.
Les montagnes russes dessinées par les conteurs se transforment à chaque mesure, renversant le tempo, inversant le volume, traversant l’harmonie. L’excentricité va crescendo et se goûte au fur et à mesure, pour être franchement jubilatoire en quelques dizaines de minutes. A la fin de plusieurs titres, les musiciens éclatent de rire comme s’ils venaient de faire une bêtise dont ils sont fiers.


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Denis Charolles et la Fanfare du Festival

Enfin, Denis Charolles se met à chanter. Le public est pendu à ses lèvres, mort de rire. Non seulement il chante bien, mais les textes sont un bel équilibre de simplicité, d’hilarité et de poésie. Ses rôles s’enchaînent, du psychopathe obsessionnel (une sombre histoire de nécessaire à chaussures qu’il vous racontera), à l’amoureux transi infortuné, ordinaire et magnifique. Le Ping Pang navigue ainsi du hard rock à la ballade, mais à la ballade si furieuse qu’elle n’en a pas l’allure. Ou une ballade à vive allure, en somme.

Arrive le moment où l’on fusionne. Daniel Malavergne est appelé à la rescousse avec son cuivre (quel que soit le nom de celui-ci), et l’excitation grimpe encore dans cette bande originale de film d’espionnage. « Bravo, viva Jazzèbre ! », les musiciens s’éclatent sur scène et ont l’art de le transmettre. On se sent entre copains, et ce n’est que le début. Morceau suivant, et l’on entend la fanfare au loin derrière le public, hurlante et fébrile, se rapprocher lentement de la scène. Le tandem fanfare – quartet prend aussitôt, les ingrédients se mélangent sans le moindre mal, et l’audience suit. Cela respire le partage, la bonne humeur ; on passe un moment ensemble, simple et génial.

La journée continue, le quartet descend de scène pour se mêler à la fanfare, un paso doble par-ci, un chant espagnol par-là. Charolles parle au public comme s’il connaissait chacun et chacune depuis des lustres, à la bonne franquette. Magie du moment ; les nuages se dissipent et le soleil pointe enfin son museau. Le concert augmente de plusieurs degrés, c’est l’été, et on dirait qu’on le doit à la fanfare.
Pour finir, le quartet remonte sur scène ; quelques fanfarons ont l’audace de les suivre, d’autres jouent d’en-bas, d’autres vont boire un coup au bar. Le joyeux bordel qu’on attend d’une fanfare.

Un dernier rappel avant de partir, et Denis Charolles promet « cette fois-ci une vraie valse ». Beaucoup de danseurs se laissent berner par le facétieux, et tentent bien vainement de danser une valse sur un morceau qui commence à quatre temps et finit à sept…
La réjouissante musique du Ping Pang n’est pas qu’à ouïr, elle est à mirer !