Chronique

Plaistow

The Crow

Johann Bourquenez (p), Raphaël Ortis (b), Cyril Bondi (dms).

Label / Distribution : Unit Records

Autant le dire d’emblée : il est plutôt difficile de cerner en quelques lignes le captivant projet artistique que constitue le trio helvète Plaistow [1] qui a publié à l’automne 2010, après plusieurs galops d’essai sous la forme d’EP’s [2], un premier album sombre et magnétique intitulé The Crow. Un disque pas comme les autres car détaché de toute contrainte, un propos à l’éclectisme inclassable tant les influences sont variées et assimilées dans une écriture alternant free jazz, une pulsation terrienne et des thèmes souvent minimalistes. On a manifestement affaire à de véritables passeurs, à des brasseurs de genres ; d’emblée, Plaistow a donc tout pour nous intéresser. The Crow se présente en outre sous forme de digipack à l’habillage hitchcockien qui renforce la noirceur d’une musique au réel pouvoir d’attraction.

La formule piano/basse/batterie est une des plus éprouvées de l’histoire du jazz, mais chez Plaistow Johann Bourquenez (piano), Raphaël Ortis (basse) et Cyril Bondi (batterie) dynamitent le cadre traditionnel de l’équilibre ; le triangle est équilatéral par les centres d’intérêts revendiqués [3] mais aussi par la façon même de travailler : les musiciens œuvrent en toute liberté à la convergence qui fait l’essence même d’un groupe, mais sans renier leur code génétique propre. Comme s’il n’y avait pas chez Plaistow d’a priori stylistique mais une exigence permanente : une approche libertaire de la musique associée à une esthétique de la profondeur, voire de la gravité.

Jack Bambi avait déjà attiré notre attention voici un peu plus d’un an. Cette longue suite de 25mn mariait les différences dans une belle harmonie, et les scansions du piano - distillant des notes parfois enluminées d’effets [4] - laissaient la place aux attaques en règle d’une basse grondante dans un esprit très zeuhl ; sur quoi les énergies conjuguées se consumaient en une séquence free inimaginable quelques instants plus tôt, juste avant la reprise du thème inaugural dont la force est décuplée par un final emphatique et bluffant. Citons, pour mieux comprendre, le credo de Plaistow : « Privilégier le développement de motifs en perpétuel mouvement qui finissent par s’imposer, ainsi que des morceaux soumis constamment à des possibilités d’évolution multiples ». Ce groupe ose le télescopage des contraires et sait les malaxer à sa guise ; on suggérerait volontiers les expressions hétéroclisme harmonieux, voire bruitisme mélodieux, car il y a dans cette suite un vrai fil conducteur naturel - une âme, en somme ; l’âme d’un trio très prometteur et attachant qui, avec The Crow, confirme tout le bien qu’on avait envie d’en penser.

The Crow s’inscrit en effet dans le droit fil de son prédécesseur : même climat recueilli, même alternance de séquences écrites et improvisées, même volonté de ne pas jouer trois notes lorsque deux suffisent. Mais cette fois, Plaistow peut libérer son inspiration sur une durée plus longue ; et le trio déploie tous les moyens possibles pour séduire, y compris… en ne jouant pas ! Côté explorations sonores et recherches libertaires, Plaistow n’est jamais en reste : dès les premières mesures de « Teekeningen » les instruments se rencontrent, les premiers dialogues s’amorcent - le ton est donné. L’un instille sa couleur pendant que l’autre s’esquive et revient dans la recherche d’un accord, comme s’il s’agissait de s’apprivoiser mutuellement. Un peu plus loin, « Mairie des Lilas » [5] alterne les couleurs en évoquant d’abord la sobriété d’Esbjörn Svensson – à peine quelques notes échappées du piano – pour mieux brouiller les pistes et nous entraîner dans un cheminement incertain, presque nocturne. Rêve ? Réalité ? Le retour au fragile thème initial sera pour tous une porte de sortie. Et que dire de cet autre dialogue, sur « Doppelgänger », entre la batterie et un archet dont on ne sait s’il est frotté aux cordes du piano ou de la contrebasse ? Pour finir, Plaistow ajoute une proposition plus liquide avec « Altenburg », dont le motif sériel évoque Philip Glass ou l’énigmatique duo Brian Eno/Robert Fripp. On aura compris que le trio ouvre un horizon le plus large possible et nous emporte avec lui entre brumes rêveuses et noirceur cauchemardesque. Sans jamais se répéter.

Plaistow fait aussi la démonstration d’une belle énergie : avec « Mayakovskaya », d’abord, dont le thème circulaire et tournoyant au piano renvoie au climat envoûtant de « Jack Bambi ». La basse d’Ortis, implacable, vous plaque au sol. « Full CSS » déploie une rythmique rock dont la ligne de basse pourrait se revendiquer de Hugh Hopper ou Richard Sinclair, dans le plus pur style de l’École de Canterbury. Ainsi propulsé, le piano de Bourquenez s’en donne à « accords joie » avec l’emphase classicisante d’un Brad Meldhau branché sur 220 volts.

Le sommet de The Crow est très probablement la longue composition intitulée « Boomerang ». Son gimmick cérémonieux, qui n’est pas sans évoquer l’ambiance martiale du Magma d’Ëmehntëtt-Rê, installe un climat oppressant dont on ne parvient à s’extraire qu’au prix de longues phases de silence imposées par le trio avec beaucoup de panache, comme autant de respirations. Il faut être culotté pour se payer le luxe d’une série de blancs inquiétants dont la durée avoisine les trente secondes. On ressort de cette alternance de chocs et de temps de récupération incapable de définir ce qui vient de se passer, mais hagard et émerveillé à la fois.

The Crow est un disque singulier et captivant, non seulement du fait de la conjugaison de trois talents dont on a hâte de connaître les nouveaux itinéraires, mais parce qu’à aucun moment il ne risque de nous laisser sur le bas-côté malgré l’exigence de son propos. Les sentiers qu’il nous dévoile sont parfois malaisés, souvent troubles, et les directions ne sont pas indiquées ; mais c’est justement cette constance dans l’incertitude qui fait tout son charme - cet oxymore musical est une incitation à suivre les yeux fermés et les oreilles grandes ouvertes, dans un frisson d’inquiétude ravie, le parcours des trois Plaistow.

par Denis Desassis // Publié le 28 mars 2011

[1Le nom du groupe est à chercher dans une composition de Squarepusher, alias Tom Jenkinson, appelée « Plaistow Flex Out ».

[2Los Criminales reciclados en conductores de autobuses (2007), Do You Feel Lucky (2008), Mobystow (2009) et pour finir en 2010, Jack Bambi, un CD/DVD regroupant, outre une suite inédite enregistrée au Studio 2 de la radio DRS, tous les EP’s ainsi qu’un concert filmé au Zoo/L’Usine de Genève.

[3Qui ne sont pas naturellement convergents puisque le premier est attiré vers la musique électronique et le deuxième par une énergie plus rock, et que la sensibilité du troisième est plutôt jazz.

[4On pouvait alors déceler chez Plaistow, dans l’économie de jeu, l’héritage d’Esbjörn Svensson mais aussi de Satie.

[5Dont une version live était proposée sur le DVD de Jack Bambi.