Porta Jazz, un réseau à haute tension 🇵🇹
Le festival portugais mise sur l’excellence et les partenariats européens et devient un rendez-vous de premier plan.
Porta Jazz Ursu Maior © Mínima
C’est la 16e édition du festival et l’on voit vraiment les choses évoluer. De plus en plus de monde dans les salles, des collaborations avec des scènes et festivals européens élargies, des professionnel·les du jazz en grand nombre et surtout une fulgurante féminisation des groupes et – corrélation ou causalité ? – une qualité musicale de plus en plus élevée.
C’est toujours l’énergique collectif de musicien·nes Porta Jazz qui organise ce festival, chacun·e étant tour à tour au four et au moulin, présentant les concerts, faisant la régie et jouant sur scène. Cette année, un beau programme papier bilingue enrichit la programmation et un lien permet de tout (re)écouter : portajazz.com/discos
Le thème de cette année est « The Earth seen from the air ». Une histoire de couleurs, de recul et d’absolu. Une des signatures du festival, ce sont les blocs qui rassemblent deux concerts contrastés. Il y a 8 blocs en tout répartis sur trois jours. Certains concerts se tenaient en collaboration avec des structures partenaires (dont les membres étaient présents), comme Improdimensja (Lithuanie), Bezau Beatz (Autriche), Orbits (Pays-Bas), NICA artist development (Allemagne) et l’AMR Genève (Suisse).

- Littorina © Mínima
La petite scène des dessous est particulière, avec les poteaux de soutien qui forment une forêt. Le trio de José Vale s’y produit en configuration guitare, sax, batterie. La guitare est vaguement hendrixienne avec des accords glissés doux et des moments rock plus trash. La batterie joue un rôle pivot, la musique est écrite avec émotion, rupture stylistique et un peu de mélodrame.
Puis c’est le quartet de saxophone Littorina composé de quatre saxophonistes européen·nes de premier plan. C’est d’ailleurs difficile de les programmer tant iels sont occupé·es, en particulier la saxophoniste alto Maria Faust. L’écriture de ce quartet est un bel équilibre entre des solos, des envolées collectives et un son d’ensemble harmonisé et très écrit. Il y a beaucoup de puissance et chaque musicien·ne compose à son tour. C’est un mur de son en armure mais aérien.

- Luca Curcio et José Soares © Mínima
Dans le grand auditorium, l’orchestre de Mané Fernandes débute en trio avec un groove presque afro-funk. Puis les invités rentrent un par un. José Soares est un magnifique oiseau à l’alto, très inspiré. Le trio joue une musique parfois binaire, parfois déglinguée et la basse de Luca Curcio y est pour beaucoup. Les voix d’Almut Kühn et de Mariana Dionysos s’allient parfaitement car elles ont la même approche vocale. C’est une musique à épisode avec de beaux moments contrastés. Puis on assiste à une œuvre absolument improbable, Ursa Maior (Grande Ourse). L’ensemble du collectif Porta Jazz est sur scène - en chaussettes - 34 personnes autour d’un piano à queue dont la pédale est ouverte et qui chantent à l’unisson. Une seule note fait sonner les cordes grâce au principe acoustique de résonance. Un tiers de l’effectif est composé de chanteuses. L’ensemble est absolument inédit. Il faut pouvoir le faire, il faut avoir le culot et l’opportunité de se demander : que peut-il se passer si l’on fait raisonner un piano à queue avec les voix de 34 personnes à l’unisson ? Cette expérience à créé un moment hors du temps assez incroyable.

- João Pedro Brandão, Marcos Cavaleiro, Almut Küne © Mínima
Le lendemain, le bloc trois s’ouvre avec un trio étonnant qui réunit la vocaliste Almut Küne, João Pedro Brandão à la clarinette, à la flûte, au saxophone et à l’orgue à pieds et le batteur Marcos Cavaleiro au set de percussions atypique. Le trio joue avec les silences, note après note, touche par touche. Almut chante les yeux fermés, les bras agités et distille ses notes pointillistes. C’est une musique qui oscille entre l’électronique et l’acoustique, avec des bases très profondes et des couleurs variées, comme un haïku musical.

- Gregor Forbes, Christian Weber, Alfred Vogel © Mínima
Le concert suivant a été modifié à cause des intempéries et certain·es musicien·nes n’ont pas pu venir. Alfred Vogel, le batteur choisit donc de proposer un trio avec Christian Weber, bassiste suisse et le pianiste écossais Gregor Forbes qui se trouvait là en visiteur. Tout est totalement improvisé. Le bassiste Christian Weber est fantastique, très rural. Il joue sur tout son instrument avec une qualité de geste précise, il utilise le double archet, les cordes aiguës, etc. Le pianiste joue libre avec un grand degré d’interaction. Tous se suivent au moindre regard, au moindre coup de baguette. C’est une longue balade, étendue, qui va du free au post-bop, sans transition.
D’autres ensembles présentent des musiques plus écrites, plus classique. Comme le trio du pianiste Pedro Neves ou l’ensemble Mutante qui a reçu une commande du festival. Ou le groupe du vibraphoniste Ricardo Coelho, très aérien, avec José Soares encore et un bon pianiste, José Diogo Martins. On y entend beaucoup de cellules répétitives, une musique en augmentation/diminution et une belle place laissée aux solistes. Ou encore le quintet d’AP, un guitariste, qui fait une musique écrite avec des jolis échanges, mais assez convenue et très bavarde.

- Ketija Ringa-Karahona, Teresa Costa, Vera Morais © Mínima
La chanteuse Vera Morais présente Eupnea. Cinq femmes, trois voix et deux flûtes sont sur scène. Les musiques s’appuient sur le texte. C’est très mélodique alors que chaque pupitre a une note à jouer et toute la phrase se construit sur ce découpage par point. Les flûtes viennent compléter les voix avec facilité et évidence. Une grande place est donnée à la respiration et au silence et on ressent l’importance de l’air.
Le bloc suivant commence avec un duo Renato Diz (piano) et Sérgio Tavares (contrebasse) qui joue une très belle musique faite de structures thématiques et de techniques étendues. Il y a un grand contraste entre la forme et le fond, les improvisations ressemblent à des compositions. Puis c’est le groupe Oxímoro de João Martins, une grosse équipée jazz fusion - rock bien écrite avec de belles couleurs et un bel équilibre.

- Ketija Ringa-Karahona, Hristo Goleminov, Federico Calcagno et Michael Moore © Mínima
On retrouve la scène d’Amsterdam et le quartet à vent composé de Michael Moore et Federico Calcagno aux clarinettes, la prodigieuse Ketija Ringa-Karahona à la flûte (entendue dans le groupe de Vera Morais) et au saxophone et composition, le Portugais Hristo Goleminov. C’est un ensemble très solide, avec beaucoup d’improvisation et des références musicales nombreuses. De nombreux effets sont obtenus sans pédale. Les combinaisons changent entre les pupitres, tantôt par paires tantôt avec un contrepoint nourri et imbriqué. Parfaite polyphonie.
Le dernier bloc qui clôt le festival se joue dans la grande salle. C’est dimanche soir, les résultats sont tombés, les Portugais ont voté à presque 70% pour un président socialiste qui faisait face à un populiste d’extrême droite. Heureusement, ici, toute la classe politique républicaine, droite comprise, fait front contre les nationalistes populistes, car ils savent bien quel danger cela représente pour la démocratie.
C’est dans cette ambiance de soulagement rassurant que commence le concert du saxophoniste cubain Hery Paz. C’est un quartet plein d’énergie avec Pedro Melo Alves aux percussions qui est sur tous les fronts et une artiste visuelle qui génère de la vidéo en direct et en suivant parfaitement les improvisations. Hery Paz a un son puissant, les thèmes sont joués hurlés sur un déluge d’improvisation et d’effets de lumière en vidéo. Le concert se termine par un magnifique solo de flûte.

- Félix Hauptmann © Mínima
Enfin, soutenu par NICA, la structure de développement artistique de Cologne, le groupe du pianiste Félix Hauptmann, Serpentine clôt le festival. C’est une musique chambriste pleine d’abstraction avec une solide structure. L’organisation de la parole est fluide. Leif Berger, le batteur est absolument fascinant de grâce et de précision. Au vibraphone, c’est le Français Samuel Mastorakis, membre du collectif KOA. Piano percussif, rondeur souple de la base électrique, éclat coupant du saxophoniste, les couleurs sont nombreuses. La flûtiste Jorik Bergmann joue sans partition, parfaitement à l’aise. Les échanges sont magnifiques. Félix Hoffmann est décidément un pianiste à suivre.
Chaque soir, après le dernier concert, on se retrouve dans le grand foyer du théâtre pour une jam-session et une fin de soirée. Le dernier soir est l’occasion d’assister à un moment unique, comme il en existe peu. Soudain, sur l’un des standards joués par le trio en place, une flûtiste s’installe, rapidement rejointe par une autre, puis un autre, une autre et cela jusqu’à six flûtes traversière en polyphonie délirante. Parmi cette bande, Ketija Ringa-Karahona, João Pedro Brandão, Jorik Bergmann, Hery Paz. Une ambiance survoltée, à très haute tension.

