Scènes

Printemps de Nîmes, dernière Edition ?

Retour sur le sixième Printemps du jazz de Nîmes qui pourrait bien être le dernier.


Pour la sixième année consécutive, le Printemps du Jazz, à Nîmes a tenu ses promesses. Sous la responsabilité de Nicolle Raulin, et orchestré avec professionnalisme par toute l’équipe du Théâtre, il présentait du 22 au 30 mars dernier, un programme particulièrement alléchant : concerts, projections, expos-photos, rencontres forum, master-classes.
Un festival dense, innovant, bien construit et chaleureux. Pourtant il semble que cette manifestation soit menacée…

Sans beaucoup d’égal, du moins dans le Sud-Est, le Printemps de Nîmes n’a rien à envier aux machines parisiennes. Preuve en est la programmation dès la semaine suivante de certains de ces concerts à Banlieues Bleues. Pour une fois, les provinciaux provençaux pouvaient suivre en direct et avant la capitale, certains des artistes représentatifs des diverses tendances de la musique actuelle, dans un environnement privilégié.


Le public était régulièrement invité à suivre des rencontres publiques : une répétition des 3 François ou 3 « F », Couturier/ Laizeau/ Méchali / avec Larry « J’irai comme un cheval fou » Schneider , une présentation de Joachim Kühn de son dernier album, et la projection de films dont « Une histoire de vent » de Joris Ivens en présence de Michel Portal, compositeur de la musique, qui dans son commentaire s’exprima sur le délicat sujet de la musique de films.

Presque tous les soirs, sur plus d’une semaine, des concerts étaient donnés à des tarifs très accessibles dans les lieux de prestige comme le Théâtre ou l’Odéon.
Un des points forts de ce festival réside dans l’excellente programmation de concerts gratuits, à l’heure du déjeuner, au Carré d’Art , le musée d’art contemporain en face de la Maison Carrée.
Si Anne Ducros n’eut aucun mal à séduire un très large public (on dut refuser des places), en interprétant avec vivacité certains standards de Gershwin ou d’Ellington, des duos aussi différents que Pifarély-Celea ou « Me and Paul » du Dr Eugene Chadbourne et Paul Lovens furent chaleureusement applaudis.
Pourtant la superbe démonstration très contemporaine du violoniste Dominique Pifarély, et du contrebassiste Jean Paul Celea n’avait rien à voir avec le cocktail détonant de country, rock, folk and blues, servi avec humour par la paire inimitable de Lovens à la batterie et Chadbourne à la guitare, banjo et à la voix !

Toujours au Carré d’Art mais à l’étage au-dessus, l’exposition au titre étonnant You turned the turned the tables on me du photographe milanais Roberto Masotti déroulait une histoire émouvante en 115 portraits noir et blanc des musiciens de la scène jazz des années 70. Un seul musicien français… notre incontournable Michel Portal que l’on allait retrouver en guest star du nouveau trio de Joachim Kühn pour le dernier concert du festival.

Une musique plus expérimentale était à entendre dans le cadre des Concerts Promenade au musée des Beaux Arts. C’est le public qui déambule autour de duos fixes, qui donnent ainsi, sous les cimaises, des versions différentes de mini-concerts totalement improvisés.
Pour le dernier week end, les concerts étaient placés sous le signe du divertissement, minimaliste et inclassable avec Hélène Breschand (harpiste) et Jean Marc Montera (guitare préparée), plus populaire avec les facéties au violoncelle d’ Ernst Reijsegeraccompagné du polyinstrumentiste un peu fou lui aussi, le norvégien d’origine gitane Stian Carstensen, et totalement exotique avec la chinoise Xu Feng Xia, joueuse de guzheng, un instrument à 21 cordes, qu’elle accorda longuement avant de jouer furieusement en compagnie du farouche contrebassiste Peter Kowald.

Enfin, les morceaux de bravoure, à savoir les « grands » concerts très attendus : le pianiste Joachim Kühn présentant son prochain album Universal Time ( chez Universal ) joua sans réserve une musique généreuse et fougueuse, accompagné de son trio « américain », Scott Colley, le contrebassiste très en vue et le batteur Horacio « El Negro »Hernandez. Le pianiste qui rejoue de l’alto sur son dernier disque, nous gratifia aussi de belles interventions sur cet instrument. Il avait invité Michel Portal et pour le rappel, on eut même la surprise de voir revenir Joe Lovano, après son concert de début de soirée sur le nouveau « Viva Caruso ».
Le quartet d’ Open system très engagé dans la musique américaine actuelle et un free jazz toujours recommencé, nous régala d’un lancinant Lonely woman d’Ornette Coleman et d’hommages divers à Albert Ayler (Hamid Drake, vigoureux batteur chicagoan, Assif Tsahar, saxophoniste énergique de l’avant-garde New Yorkaise, le trompettiste Hugh Ragin et le contrebassiste allemand Peter Kowald au jeu tourmenté et expressionniste).
Mais le concert le plus marquant fut, sans conteste, celui du trio d’ Ellery Eskelin avec un toujours étonnamment calme Jim Black, un des plus grands rythmiciens actuels, Andrea Parkins à l’accordéon et aux samples, véritable pilier du groove. Ellery Eskelin qui ne joue que du ténor, imaginatif et énergique, doux et violent à la fois, est souvent bouleversant. On attendait beaucoup de ce concert en direct (il est si rare de voir en France le trio d’ Eskelin formé depuis huit ans déjà ) et le résultat fut à la mesure des espérances, tant cette musique dense et profonde ne triche pas dans la forme aussi bien que dans le sens.


Il faudrait encore parler de Da-go-bert, du Philippe Gareil Quartet « Salvatge » avec Philippe Deschepper , étonnant guitariste sculpteur de sons, de l’expérience menée par le jeune trio de guitaristes A.J.T. (Antoine Tatich, Jérôme Ciosi et Thomas Dutronc ) qui s’est produit avec beaucoup d’enthousiasme dans les écoles, hôpitaux et les prisons, au rythme intensif de deux à trois concerts par jour. Evoquer aussi, après les master-class de Vincent Courtois l’an dernier, les stages et ateliers ouverts aux élèves des écoles de musique régionales et nationales du département, animés cette fois par Jean-Paul Celea, professeur de contrebasse au CNS de Paris qui s’est proposé de faire découvrir l’improvisation.

Ainsi, on pourrait penser qu’il s’agit d’une réussite méritée pour une équipe enthousiaste. En dépit de tous ces moments forts, cette cuvée 2002 risque d’avoir un goût amer. Car, à lire l’article de Dominique Queillé Nuages sur le Printemps du jazz dans le Libération du 1er avril 2002, la nouvelle municipalité ne souhaiterait pas reconduire ce festival printanier et joyeux, dédié aux musiques actuelles et au jazz. Une pétition du genre de celle de La Villette qui semble avoir eu quelque effet, serait-elle nécessaire ? Car le public est là, réceptif à toutes ces propositions, insuffisant peut-être à l’aune d’une municipalité qui préfèrerait réintroduire des spectacles d’un genre plus traditionnel comme l’ opérette, ou l’opéra .

Pourtant, cette année encore, comme l’an dernier, j’ai rencontré dans le public des gens de tout âge, visiblement heureux . Ce n’est sans doute pas suffisant ni même important.
J’espère que le verdict qui devait tomber courant du mois d’avril ne condamnera pas une telle manifestation…


(Article écrit au début d’avril 2002).