Scènes

The Bridge 2.2 : la part d’affrontement

Les diverses rencontres en marge du projet principal n’ont pas toutes été couronnées de succès — loin de là —, mais elles ont procuré sans doute les meilleurs moments de la tournée.


Photo : Hugo Massa

The Bridge, ce n’est pas simplement un groupe en tournée. C’est l’occasion pour les musiciens visiteurs d’explorer un nouvel environnement, de faire des rencontres et d’être confrontés à des situations insolites — bref, de vivre une expérience aussi enrichissante que possible.

Arrivés le 30 octobre à Chicago, le guitariste Raymond Boni et le contrebassiste Paul Rogers sont déjà au charbon le lendemain avant même de faire connaissance avec leurs nouveaux compagnons de route : la saxophoniste alto et flûtiste Mai Sugimoto et le contrebassiste Anton Hatwich.
L’ouverture des hostilités met en scène des représentants de l’équivalent asio-américain de l’Africaine-Américaine AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), l’Asian Improv aRts (AIR) Midwest — le contrebassiste Tatsu Aoki, la percussionniste Kioto A, le saxophoniste Jeff Chan et le violoncelliste Jamie Kempkers — ainsi qu’un invité spécial, Lou Malozzi (électronique).

On retiendra de cette soirée effrénée un affrontement féroce mettant en scène Rogers face à Aoki à l’archet. En outre — petit détail intriguant —, la posture de Jeff Chan, courbée en avant sur son saxophone, n’est pas sans rappeler celle du légendaire Fred Anderson.

Raymond Boni et Michael Zerang au Hungry Brain. Photo : Hugo Massa

Le 2 novembre, Boni fête ses retrouvailles avec John Corbett qu’il avait rencontré durant sa première tournée américaine dans les années 80 lors d’un concert en solo dans la galerie d’art Corbett Vs Dempsey que l’ancien journaliste a fondé avec son associé Jim Dempsey en 2004. La vitalité et la pertinence du propos du guitariste sont étonnantes. À 72 ans, on pourrait penser qu’il n’a plus rien de nouveau à nous dire. Ses éclairs foudroyants et sa recherche sonore apportent des démentis catégoriques.

Le lendemain, Boni et Rogers se retrouvent au Hungry Brain pour deux sets en trio avec deux batteurs différents, Tim Daisy et Michael Zerang. Une diversion salutaire dans un format plus classique. Si les deux batteurs ont recours à leurs petites manies, ils donnent libre cours à leur inspiration, conscients d’avoir une belle opportunité à jouer avec leurs deux invités de marque. Des deux Chicagoans, on donnera la victoire aux points à Daisy en raison de son plus grand dynamisme et de sa fraîcheur.

le joyeux bordel ainsi créé peut comporter des passages exaltants

Le 4 novembre, Boni change de registre pour se frotter en duo au jeune saxophoniste ténor Diamond Hunter à Elastic. On est témoin d’un véritable dialogue attentif durant lequel chacun fait des propositions. En deuxième partie, Rogers se produit en trio en compagnie du saxophoniste Dustin Laurenzi et du batteur Greg Artry. Lui qui aime dissocier free jazz et musiques improvisées est servi, car les deux jeunes Chicagoans sont bien ancrés dans la tradition jazz. Il fait néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur en se prêtant au jeu même si le résultat manque d’originalité.

De gauche à droite : Keefe Jackson, Raymond Boni, Gerrit Hatcher, Julian Kirchner et Marvin Tate au Whistler. Photo : Hugo Massa

Le 5 novembre, le bar à cocktails The Whistler est une nouvelle occasion pour Boni et Rogers de se mesurer à des musiciens locaux. Le guitariste est associé aux saxophonistes Keefe Jackson et Gerrit Hatcher, au batteur Julian Kirchner et au chanteur Marvin Tate. Quant au contrebassiste, il se retrouve en compagnie du batteur Isaiah Spencer, ancien collaborateur du légendaire Fred Anderson, du guitariste/violoniste Peter Maunu, de la chanteuse Ugochi Nwaogwugwu et, invité de dernière minute, Ben Perkins, praticien de l’encombrant instrument à cordes indien vinâ.

Les sets ne se révèlent pas probants même si le joyeux bordel ainsi créé peut comporter des passages exaltants. Il y a tout d’abord le son médiocre, et notamment le mix qui privilégie certains instruments par rapport à d’autres. Il y a les chanteurs. Ce genre de situation confine les instrumentistes à un rôle d’accompagnateurs et réduit considérablement les possibilités de relance. Enfin, les erreurs de casting n’aident pas, en particulier Julian Kirchner, qui n’est pas en soi un mauvais batteur, mais qui éprouve de grosses difficultés à apporter de la matière ou à réagir correctement dans un contexte d’improvisation pure.

Marvin Tate et Paul Rogers chez Patric McCoy. Photo : Hugo Massa

Le 10 novembre, nouvelle descente dans le sud de Chicago et le quartier de Hyde Park pour se retrouver au « siège » de Diasporal Rhythms, une association dont la mission est de collectionner, promouvoir et préserver les œuvres d’artistes de descendance africaine. Patric McCoy un des fondateurs est l’hôte des lieux et fournit à Rogers l’occasion d’accompagner Marvin Tate. Ce dernier a une forte présence et déclame ses textes de façon parfois maladroite. Mais il fait preuve d’une telle sincérité que Rogers ne peut que le soutenir à fond. Ce sera une manière originale de conclure ces partenariats d’un jour.