Scènes

Quand Raphael Imbert restitue A Love Supreme…

Concert-conférence autour de l’œuvre mythique de John Coltrane


V. Lafont, P. Fénichel, R. Imbert, M. Benhamou. Photo Jean-Jacques Cornellier

Auditorium de la Bibliothèque Alcazar de Marseille, 20 juillet 2018 : Raphaël Imbert et ses musiciens proposent un concert-conférence autour de l’œuvre mythique de John Coltrane, sortie en 1966. Coltrane n’a joué « A Love Supreme » qu’une seule fois en public : c’était en 1965 à Antibes. Raphaël Imbert s’exprime ici au saxophone soprano.

Entrée en matière avec une livraison d’un thème qui n’est pas présent sur l’album en question : « Spiritual ». Le groupe, constitué, outre le saxophoniste, de Vincent Lafont au piano, Pierre Fénichel à la contrebasse et Mourad Benhammou à la batterie, semble fidèle à la lettre sinon à l’esprit de la doxa coltranienne.

Répandre la Bonne Parole

Raphaël Imbert prend alors la parole pour des éléments d’analyse de cette pièce : Ce thème est attribué à Coltrane mais en fait c’est « Nobody Knows The Trouble I’ve Seen » en mineur. Manière de rappeler tout ce que l’œuvre explorée doit à la musicalité spirituelle des Afro-américains réduits en esclavage pendant plus de quatre siècles. Quant à l’album lui-même : C’est un album de free-jazz et on espère tous que vous allez répandre la bonne parole en sortant d’ici, dit-il en s’adressant à l’auditoire. Dans ce disque, il y a quatre mouvements. Pour Coltrane c’est primordial. Il donne ça à l’humanité. Il veut faire « œuvre ». Pourtant la partition tient sur une seule page. Avec quatre à cinq notes il construit tout : c’est une œuvre de blues à cent pour cent !

Il s’agissait, selon le saxophoniste provençal, d’ associer musique populaire afro-américaine et musique classique européenne. Le travail du quartette « historique » de Coltrane, McCoy Tyner, Elvin Jones et Jimmy Garrison, a même inspiré Steve Reich, précise-t-il. Ainsi sur le premier mouvement il y a une basse vraiment africaine. Or Coltrane lisait énormément de traités d’harmonie. Sur « A Love Supreme » il y a aussi des éléments de musique liturgique européenne. C’est de la musique sacrée.

Pour préciser les conditions d’enregistrement : en plus du groupe, il y avait le producteur, Bob Thiele, qui était plutôt dans le jazz traditionnel. Le disque a été enregistré en une demi-journée, l’ingénieur du son, Rudy Van Gelder, a fait un enregistrement acoustique mais vivant. A Love Supreme est un album-concept où tout est lié, même cette photo de pochette dont j’ai retrouvé un tirage à part dans une pochette de vinyle. Pendant longtemps il n’y avait que trois parties sur le CD. Alors qu’en plus des quatre mouvements originaux, il y a aussi un dessin et un poème avec le vinyle originel.

Un concert stellaire emmené par un démiurge

C’est une œuvre mystique, ajoute Imbert. Le poème lui-même est un prêche. Sans prosélytisme aucun. Coltrane dit avoir rencontré Dieu quand il arrête la drogue en 1957. Il était d’ailleurs entouré de convertis à l’islam. Quand il fait « cold turkey », cette séance d’abstinence vis-à-vis de l’héroïne, tout se passe bien. Or, il y a deux choses pour raconter l’irracontable : la musique et la poésie. En 1963/1964, il va composer des poèmes pour raconter la musique. D’ailleurs, pour rendre toute l’intensité du poème « Balm », présent sur l’album, il faudrait un chanteur liturgique ou psalmodique. « A Love Supreme » est chanté, d’abord par la contrebasse.

Raphaël Imbert. Photo Jean-Jacques Cornellier

Place, donc, au concert. Le basculement métronomique de la contrebasse absolument assurée de Pierre Fénichel donne aux musiciens plus qu’une aisance dans la restitution de l’œuvre. Cela lui permet même de proposer un solo de basse d’une rare fidélité iconoclaste (puisque non présent dans l’enregistrement originel). Les oxymores se succèdent, rehaussés par le soutien sans faille d’un Mourad Benhammou somptueux derrière ses fûts.

D’alliance des contraires, il en bien question dans le quartet originel, via la mythique complicité Coltrane/Elvin Jones. Raphaël Imbert sait merveilleusement jouer de ces codes, improvisant des phrases dont la spiritualité est rehaussée par les appels de fûts et cymbales du batteur du jour. Le saxophoniste officie comme un honnête artisan au service du peuple. C’est qu’il s’agit, dans le cadre d’une bibliothèque publique, de faire œuvre d’éducation populaire. Sans trahir son propos artistique.

Le quatrième mouvement s’avère stellaire (sous la voûte des étoiles du quartette originel) : le piano de Vincent Lafont se fait cosmique, déployant les chromatismes sombres ou lumineux dont McCoy Tyner avait le secret. A la batterie, Mourad Benhammou donne des impulsions astronomiques par les distances qu’elle suggère quand la contrebasse de Fénichel confère à l’ensemble la force gravitationnelle dont il a besoin.

A peine le temps d’éponger quelques gouttes de sueur et Raphaël Imbert reprend la parole pour présenter les musiciens : Je joue avec Pierre Fénichel depuis que j’ai 15 ans : on a autant confiance en nous l’un que l’autre. Mourad Benhammou, c’est une encyclopédie de la batterie de jazz. Le free est une musique de racines autant que d’avant-garde, et il a tout compris de Coltrane. Lorsque je dis que je joue « A Love Supreme » avec lui, on me fait remarquer que c’est un batteur de be-bop, alors qu’en fait il a rendu un hommage à Sun Ra. C’est une question d’organologie. Vincent Lafont, je le connais depuis longtemps et je savais qu’il allait donner beaucoup de liberté : être fidèle en jazz, c’est être infidèle. Personnellement, je n’ai pas pas écouté « A Love Supreme » depuis 6 mois. Et si je n’avais pas fait mon livre [1], je ne pense pas que le rendu aurait été le même.

Question d’organologie

Sur la difficulté de rendre une telle œuvre : On était confrontés aux versions plus dansantes de Santana et McLaughlin ; il fallait aussi penser aux références à Bach : j’ai d’ailleurs commis quelque « Bach-Coltrane » il y a quelques années avec des musiciens classiques. Mais il y a encore plus casse-gueule : « My Favourite Things ». Je l’ai cité en introduction parce que tout le langage de Coltrane s’invente dans ce morceau en partant d’une valse « bavaroise » des années trente, composée pour la comédie musicale « La Mélodie du Bonheur ». Coltrane et ses musiciens en ont fait un tube de dancing d’une durée de treize minutes. Il y a dans leur version plein de petits codes qui forment la trame d’une transe aux éléments africains et indiens. C’est alors l’époque de la découverte de la musique indienne en Occident.

Patrick Casse, responsable du département musique de la bibliothèque Alcazar s’inscrit alors dans la mémoire de l’institution : rappelant que le dispositif Alcajazz (cycle de concerts, conférences, projections et de sélection de disques d’artistes présents au Festival Jazz des Cinq Continents) existe depuis 14 ans, il précise que c’était une commande de Roger Luccioni (professeur de médecine, adjoint à la culture à la Mairie de Marseille et émérite contrebassiste de jazz), conçu comme une « valise à idées ». S’adressant à Raphaël Imbert et au public, il révèle alors qu’il est question de « refaire » la musique du « Dernier Tango à Paris », composée par Gato Barbieri et arrangée par Oliver Nelson, ajoutant que sur la bande originale jouaient notamment Daniel Humair et Jean-François Jenny-Clark. « Des musiciens de free-jazz pour un film grand public ».

Raphaël Imbert conclut en recentrant le débat : Par rapport au free-jazz, il convient de rappeler que Coltrane était avant tout un « honker », un de ces souffleurs qui devaient tout donner dans leur jeu. En même temps il avait été élevé en grande partie par son grand-père pasteur méthodiste. D’ailleurs il y a comme une arche formée par trois notes qui reviennent tout le temps : c’est le B.A.-B.A. de la musique religieuse.

Spirituel, non ?

par Laurent Dussutour // Publié le 2 septembre 2018

[1Jazz suprême : Initiés, mystiques et prophètes, Editions de l’Eclat, 2014