Chronique

Quatuor Béla

Métamorphoses nocturnes

Frédéric Aurier (vln) ; Julien Dieudegard (vln) ; Julian Boutin (alto) ; Luc Dedreuil (cello)

Label / Distribution : Out There / Out Note

Le paradoxe du quatuor à cordes : s’il symbolise, dans l’imagerie populaire, la musique classique compassée, poussiéreuse, il est pourtant le lieu privilégié des mélanges de genres réussis. Bien davantage, par exemple, que l’orchestre symphonique, paquebot difficile à manœuvrer élégamment dans les détroits du rock ou du jazz. Esquif plus léger, plus aventureux, il peut longer sans peine les rivages de la chanson à texte, de la musique populaire indienne ou savante africaine, du tango ou du jazz, jusqu’aux expérimentions les plus ardues. Que l’on songe par exemple aux nombreuses traversées de l’Arditti String Quartet ou du Kronos Quartet.

Le Quatuor Béla, dont il a déjà été fait grand cas dans ces colonnes, s’inscrit aussi dans cette noble tradition du contre-pied ; il s’est notamment illustré aux côtés du très singulier et inventif Albert Marcoeur.

Sans doute rangé au rayon classique des magasins spécialisés, Métamorphoses nocturnes pourrait être perçu comme un retour vers de plus conventionnelles destinations. Ce serait oublier que le compositeur ici est le grand György Ligeti, lui-même nourri de Debussy et de Bartók, sans oublier « le jazz, les polyphonies pygmées, le folklore latino-américain et les déhanchements rythmiques et métriques des Balkans [1] ».

Ce grand sens de l’ouverture, cet éclectisme à la fois gargantuesque et de bon goût s’entendent dans les trois œuvres, pourtant de relative jeunesse, choisies par le quatuor. Une musique comme en tension, étirée peut-être pour épouser le plus de surfaces musicales possible. Ambition qui peut parfois lui donner, à tort, des airs de virtuosité vaine ou d’abrupte complexité complaisamment exhibée.

Erreur d’interprétation majeure : ce qui s’entend dans cette sonate et ces deux quatuors, c’est la volonté enthousiaste de tout étreindre : rythmes, tonalités, cultures et sentiments, à l’exception du lourd pathos, sentiment peut-être le plus étranger à l’œuvre de Ligeti.

par Aymeric Morillon // Publié le 18 octobre 2015

[1Entretien de György Ligeti avec Karol Beffa en mars 2001