Tribune

Qui a peur de Miles Davis ?

Cinquante ans de carrière et un parcours unique dans l’histoire du jazz : une légende.


N’importe quel magazine de jazz vous le dira, Miles Davis est une manne sans fin pour qui veut alimenter ses colonnes. Cinquante ans de carrière et un parcours unique dans l’histoire du jazz en font, en effet, un des musiciens les plus emblématiques de cette musique. Pourtant s’il n’est pas question ici de mettre à mal une oeuvre aussi exceptionnelle que bien souvent géniale, il semble important de remettre en perspective un homme dont la mythologie a largement dépassé les faits. En jazz aussi, “quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende.”

Plus qu’aucun autre musicien, Miles Davis incarne le jazz dans l’imaginaire collectif. Sa carrière, riche de multiples aventures est propice à de multiples portes d’entrées et touche un public varié. La personnalité du musicien, entière et fière, sa trajectoire hors norme incarnent, par bien des côtés, l’idée qu’on peut se faire du génie et de son parcours.

Cependant, si Miles Davis illumine la seconde moitié du XXe siècle, à l’instar de Pablo Picasso dans la peinture, il n’est pas inutile, à l’occasion des 25 ans de sa disparition, de tenter un démontage méthodique des pièces qui composent cet immense édifice afin de tenter de saisir pleinement toute la complexité du personnage et redonner un peu d’air aux malheureux trompettistes (ou plus largement musiciens) qui ont eu la mauvaise idée de naître après lui.

Commençons par la carrière. Le chemin de Miles Davis serait une ligne droite vers la gloire. Même s’il est vrai qu’il a très tôt été adoubé par ses pairs - il joue dès 1945 (à seulement 19 ans) au côté de Charlie Parker et que le reste de son parcours démontre une exigence artistique incontestable, il n’en oublie à aucun moment de construire une carrière, dans le sens show-business du terme, dans laquelle l’attrait pour les lumières et la médiatisation tiennent une part de plus en plus grande. Ainsi sa participation à la grand-messe de la jeunesse blanche post soixante-huitarde du festival de l’île de Wight est un moyen d’élargir un public trop strictement jazz qui ne lui suffit certainement plus. De la même manière quelques années plus tard, sa prestation scénique au côté de Prince, alors au faîte de sa gloire, installe le musicien quinquagénaire dans une position de figure tutélaire à la fois tonique et respectable qui n’était certainement pas pour lui déplaire. Quelques années plus tard, dans les excès de la décennie 80, toujours dans le souci de toucher le plus large public, il se réappropriera la bluette “Time After Time” de Cindy Lauper qui ne constitue pas la plus notable de ses fulgurances et ira même participer à un épisode de la kitschissime série Miami Vice (“Deux flics à Miami”) qui le maintiendront sous les feux des projecteurs au-delà des salles de concert et de la musique. Toujours habillé, d’ailleurs, dans des costumes derniers cri, avec longtemps une élégance naturelle, il portera, dans ces années-là, les créations de grands couturiers (Kohshin Satoh ou Issey Miyake) qu’on a le droit de trouver moches aujourd’hui.

Mais peu importe, si Miles Davis est un musicien pleinement investi par son art, c’est également un showman. Plus dans la retenue qu’un James Brown - mais avec une aura indéniable, son attitude scénique participe pleinement de la légende qu’il a lui-même construite. Taciturne, mutique, tranchant dans ses réflexions, quoique la plupart du temps percutant, il a au fil du temps édifié sa propre statue du commandeur par son comportement et le fossé entre le jeune Miles aux joues pleines d’Ascenseur pour l’échafaud et celui de You’re Under Arrest, mitraillette à la main, se faisant appeler “chef” par ses jeunes partenaires de jeu, laisse imaginer l’excessif développement de son ego.


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Et alors, dira-t-on, n’est-ce pas la faiblesse des génies que d’être proprement insupportables ? Dark Magus solitaire au sommet de sa tour d’ébène. Certainement ! Simplement cette tour n’est pas aussi déserte qu’on l’imagine souvent. La musique est un art social. Surtout évidemment celle, comme ici, qui trouve sa force dans le collectif. Et Miles bien sûr n’échappe pas à la règle, lui qu’on imagine toujours unique instigateur de ses idées. Passons sur le nombre de musiciens qu’il a engagés pour jouer dans ses multiples groupes et dont on ne sait plus s’ils étaient bons parce qu’ils jouaient avec Miles Davis ou si ils jouaient avec Miles Davis parce qu’ils étaient bons, et dont tous auraient fait carrière une fois quitté ses rangs. La plupart sans doute, mais qui se souvient aujourd’hui de Dave Schildkraut, Dominique Gaumont ou Foley [1] ? Regardons de plus près le détail de quelques personnalités indispensables à l’accouchement de disques signés du génial trompettiste qui sut stratégiquement en tirer quasiment seul les bénéfices.

Kind of Blue. C’est avéré désormais : le travail du trop discret Bill Evans permet de mettre à plat l’idée de jazz modal et les couleurs pastel sont bien de sa patte. Le deuxième quintet mythique (Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams) : le saxophoniste, tout droit sorti de la fonction de directeur artistique chez Art Blakey apporte sa touche poétique et évanescente qui fait tout le charme de cette formation par ailleurs si tonique. Bitches Brew : des heures de sessions enregistrées, toutes aussi foisonnantes les unes que les autres, sous la direction du maestro : Miles Davis est clair, à Teo Macero de faire le tri et le collage des bandes.

Car même si son attirance pour la boxe où on se doit de frapper vite, fort et juste est souvent une image qu’il se plaît à utiliser pour parler de sa pratique musicale, lui aussi, comme beaucoup, a tâtonné, cherché, tourné dans tous les sens pour trouver la sortie. Plusieurs saxophonistes dont il n’était pas satisfait (Hank Mobley, George Coleman, Sam Rivers) ont, par exemple, défilé dans son deuxième quintet avant de trouver Shorter. Sans compter, bien sûr, sa retraite de 1975 à 1981 imposée pour raison de santé mais qui intervient également à la suite d’une intense activité créatrice au début des années 70 qui a dû le laisser à bout de souffle.


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Le souffle justement. La technique de Miles Davis n’est pas très étendue, en revanche, ce qui fait sa richesse et son unicité, c’est cette façon de jouer chaque note avec une grande expressivité et une maîtrise rare du propos. Miles Davis sait ce qu’il joue et ne doute jamais. Pourtant comme tout musicien, a fortiori à ce niveau, il se doit de s’exercer sur son instrument et la remarque acerbe de Tony Williams au début du deuxième grand quintet, lui demandant de travailler un peu plus son instrument, a dû, on l’imagine, être appréciée à sa juste valeur par le trompettiste qui en le gardant dans son groupe a prouvé, malgré tout, son attachement au batteur.

En définitive le mythe - et c’est son rôle - efface l’homme. De surcroît quand la diversité des esthétiques abordées durant la vie de celui-ci est si large que personne ne parle de la même chose. Là où on parle du bopper, l’autre pense hard bopper, il parle électrique, on pense funk synthétique. De quel musicien parle-t-on ? Ajoutons à cela le contresens assez généralisé d’une phrase placée au frontispice de sa légende “Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les plus belles ?” Formidable art poétique qui sous-entendrait une musique éthérée navigant au milieu des limbes dans la lignée de Kind Of Blue, sorte de proto-ECM. Il n’en est rien, encore une fois. Miles Davis joue peu, c’est un fait, mais ses musiciens jouent beaucoup et il n’est pas conseillé de mettre entre les oreilles du profane désireux de s’initier à sa musique un disque d’une rare densité comme On The Corner .

Finissons ce pamphlet qui ne déstabilisera pas, on le sait, l’édifice milesdavisien et ne fera même pas ciller le trompettiste et imaginons-le un seul instant aujourd’hui, musicien d’un nouveau siècle souhaitant capter l’air de son temps et confronté en permanence à cette légende intouchable. Que dirait-il de ces sempiternels hommages qui lui sont en permanence rendus et sclérosent toute idée de progrès. “So what !, man, fuck off Miles Davis and go ahead”. Et Miles a toujours raison.


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par Nicolas Dourlhès // Publié le 27 septembre 2016

[1Dave Schildkraut (s) joue sur Walkin (1957) du Miles Davis All Stars mais n’est pas crédité sur la pochette, Dominique Gaumont (g) joue sur Get Up With It (1974) et Dark Magus (1977) et Foley (b) joue notamment sur Amandla (1989) et Dingo (1991)