Reaching Into The Unknown

Deux courts textes d’intention situent bien les choses, et les auteurs. Dans le premier, Steve Dalachinsky raconte comment il a rencontré Jacques Bisceglia, et comment ils ont eu l’idée de mettre en regard les photos de l’un et les textes de l’autre. Pragmatique, habitué aux trottoirs de New York, Dalachinsky aurait volontiers réalisé ça « à compte d’auteur », en utilisant la photocopieuse du coin de la rue et en assurant lui-même la diffusion. Jacques l’a convaincu de donner à l’ouvrage la dimension d’une vraie publication imprimée de luxe. Tant mieux pour nous, même si c’est probablement dommage pour la diffusion elle-même, forcément confidentielle vu la taille du livre, son poids, et la qualité exceptionnelle de l’impression. Dans sa note liminaire, Jacques Bisceglia situe sobrement les points essentiels de son parcours. Véritable activiste du jazz, il en est à la fois le photographe, l’éditeur (Disques BYG) et le compagnon, tous styles confondus. Ce dernier point est précieux : pour Jacques, Rex Stewart est frère de Don Cherry, ou Daniel Huck le partenaire d’Itaru Oki, et qu’on ne cherche pas querelle !

Photo © Jacques Bisceglia

Mettre en regard textes et photographies, selon la règle souple mais constante que les unes et les autres renvoient au(x) même(s) musicien(s) c’est donc ce principe qui sert de base à l’édification du livre. Avec un léger avantage à Bisceglia, qui accompagne par la photo Don Cherry depuis 1964 ! Les écrits de Steve Dalachinsky servent la plupart du temps de base à ses lectures, à ses lectures en partie improvisées, et sont - quand il est en spectacle - autant de feuilles éparses vaguement réunies en un gros cahier d’écolier. Et si vous n’avez pas eu l’occasion de l’écouter (par exemple en duo avec Didier Lasserre), ne manquez pas de le faire si cela vous est possible, par exemple quand il vient en France, souvent au début de l’hiver. Steve est un homme de petite taille, pétillant d’intelligence et de malignité, il possède un art du « dire » consommé, une articulation tout à fait théâtrale, déclamatoire, variée, il sait à merveille faire passer son message quel que soit votre niveau de compréhension de l’anglais. Un parfait exemple de ce que la « littérature » peut confiner à la musique, même quand le texte n’est pas explicitement chanté.

Adoubé à la fois par Jean-Pierre Leloir et Guy Le Querrec, Jacques Bisceglia se situe comme photographe dans leur filiation, avec parfois une troisième dimension qui n’appartient qu’à lui, celle du fantastique, comme le montre la photographie qui ouvre le livre (le quintet d’Archie Shepp à Paris en 1967). Dans cette image un peu fantomatique, la lumière sourd de l’arrière comme un soleil artificiel et porte des ombres et des brisures sur l’ensemble de la photographie. C’est peut-être de ce côté-là qu’il faut chercher, chez lui, cette « atteinte de l’inconnu » auquel le titre du livre renvoie. Plus simplement dénotatifs, de nombreux portraits de musiciens en acte possèdent un caractère d’icônes destinées à nous restituer quelque chose de l’âme de l’artiste en jeu. Dans un certain nombre de cas enfin, surtout dans les premières années de son travail, les photographies de Jacques Bisceglia sont un parfait exemple de composition instantanée où le regard circule pour la plus grande satisfaction de l’esprit (un exemple page 46, où Grachan Moncur III, Archie Shepp et Sunny Murray sont posés au pied d’un mur qui monte en pente douce vers un troisième personnage, dans une exemplaire composition fuyante vers le haut, d’une totale liberté en même temps que d’une rigueur exemplaire).

Ce livre superbe, on y revient souvent. Car la lecture (forcément lente et délicate, même si l’on lit bien l’anglais) ne peut se faire d’un trait, pas plus que la vision des photographies qui réserve ses surprises à chaque passage. C’est donc un livre de chevet. C’est aussi un livre qui nous pourrait faire penser, pour ce qui touche aux quarante-cinq années de travail de Jacques Bisceglia dans le champ du jazz, que la passion de l’auteur, constante et opiniâtre, mérite aujourd’hui d’être saluée. Par je ne sais quelle académie, par exemple.


Jacques Bisceglia/Steve Dalachinsky
Reaching Into The Unknown (1964 – 2009)
Editions RogueArt, 2009, 430 pages, 55 euros