Chronique

Rééditions de Frank Zappa : What’s New In Baltimore ?

Faire découvrir Frank Zappa à qui n’a jamais eu l’occasion de se pencher sur son œuvre, ou à qui a emmagasiné tous les clichés possibles, tient souvent de l’abnégation. A l’heure d’écrire cet article, le chroniqueur se rend compte qu’extraire quelques albums d’une discographie aussi pléthorique, c’est un peu aborder par la face nord une montagne nommée Billy… [1]. Car très vite se pose une terrible question : pour qui met pour la première fois les pieds en territoire zappaïen, par quel bout commencer ? « Par les soixante albums, dans l’ordre », serait tenté de répondre le chroniqueur taquin qui vient (douce punition) d’écouter toutes ces rééditions dans un ordre tout personnel, lui - ordre qui tient plus de la carte du tendre que de la continuité conceptuelle chère à Zappa…


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Depuis sa mort, l’édition discographique de Zappa et de ses Mothers Of Invention était un constant mélange de frustration et d’incompréhension. Paradoxalement, alors que sa musique jouit d’une aura incontestable et que de nombreux jeunes musiciens se réclament de lui, on peinait à trouver ses titres dans le commerce, ou alors à prix d’or. La récente transaction conclue entre le Zappa Family Trust et Universal vous permet donc de vous replonger dans vos souvenirs et de partager vos découvertes… Se déplacer dans cette œuvre pléthorique demande un point de départ qui ne sera pas le même selon l’endroit d’où l’on vient : aux amateurs de rock et de guitares saturées, Tinseltown Rebellion (1981) et son entêtant « Bamboozled By Love » chanté par Ike Willis. A ceux qui seraient plus intéressés par la dimension orchestrale, l’album Orchestral Favorities (1975), en compagnie de l’Abnuceals Emuukha Electric Symphony Orchestra [2]

La tentation serait grande de conseiller également Freak Out, premier album (1966) avec notamment « Trouble Everyday », chronique acide des émeutes de Watts, marquée par un riff impeccable et glaçant. On retrouvera ce morceau dans une version très cuivrée sur l’excellent Roxy and Elsewhere, live paru en 1974, ou sur The Best Band You Never Heard In Your Life, live de 1988 - deux albums indispensables qu’il est paraît-il de bon ton de conseiller aux amateurs de jazz.


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C’est dans le fameux live de 1974, au coeur de « Be Bop Tango », où le grand tromboniste Bruce Fowler livre un solo mémorable, que Zappa énonce sa phrase la plus célèbre : « Jazz is not dead, it just smells funny » [3]. Livrée à toutes les interprétations possibles par ceux qui ont toujours voulu le ranger dans la posture commode de l’iconoclaste rigolard et un peu graveleux, cette charge fustige plutôt, et avec une criante actualité, la bonne conscience fétide des gens qui ont toujours préféré le cloisonnement propret à la porosité créatrice et mouvementée des musiques ouvertes à tous vents. S’il fallait encore le prouver, rappelons que dans la même décennie 80, Zappa a croisé Pierre Boulez et Warren Cuccurullo, futur guitariste de Duran Duran !


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Le jazz a toujours été présent, sous différentes formes, dans différents traitements, et subissant différents délicieux outrages (Jazz From Hell, 1986) dans la musique de Zappa. Les cascades furieuses et enflammées de saxophone free d’Ian Underwood en sont un brillant exemple, « Ian Underwood Whips it Out » sur Uncle Meat (1969) en tête. La même année, Underwood sera le co-architecte d’une des pièces maîtresses de cette discographie avec le mythique Hot Rats (1969), souvent considéré comme la porte d’entrée idéale dans l’univers zappaïen. La version 2012, identique au mixage vinyle, est une très belle réédition. C’est un bonheur que de redécouvrir le batteur Ron Selico et le bassiste Shuggy Otis dans une version très profonde de l’immense « Peaches in Regalia », un des quelques morceaux de Zappa présent dans le Real Book.


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Certaines des rééditions publiées chez Universal et contrôlées avec intransigeance par la famille, que l’on sait très jalouse de son patrimoine, sont excellentes. Question - cruciale pour celui dont l’étagère Zappa est déjà bien garnie : doit-il renouveler ses CD ? La réponse est contrastée, mais affirmative pour ce qui concerne une dizaine d’albums des 70. Elle est même évidente pour deux d’entre eux, Sheik Yerbouti (1979), tronqué dans les versions CD précédentes, et surtout Waka/Jawaka (1972) : de vrais crève-cœur pour qui connaissait le vinyle, avec leur son plat et sans âme… Celui-ci retrouve ici toute sa puissance et son éclat.


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Un morceau comme « Big Swifty » y est servi dans toute sa subtilité par des musiciens remarquables. Car parmi la foule de musiciens qui jalonnent la discographie de Zappa, certains se sont révélés exceptionnels et décisifs. De 1969 à 1986, Ruth Underwood et ses claviers à percussions offrent des possibilités infinies, tant pour les arrangements que pour l’assise musicale de Zappa. On pense notamment au raffinement d’un morceau complexe comme « RDNZL » (Studio Tan, 1978) ; mais c’est sans doute sur l’album One Size Fits All (1975) que son empreinte est la plus vivace. Considéré par certains comme le sommet indépassable de cette œuvre, il synthétise tous les chemins déjà empruntés, du rock le plus solide au jazz le plus brillant. Il s’ouvre sur « Inca Roads », que la percussionniste illumine de sa virtuosité (« On Ruth, on Ruth, that’s Ruth », disent les paroles…).


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Cette même chanson est habitée par George Duke, autre virtuose de la galaxie Zappa qui enregistra plus tard des albums aux qualités contrastées avec Stanley Clarke ou Billy Cobham mais fut pour lui un compagnon précieux aux claviers. La tonitruante introduction de « Eat That Question » sur Grand Wazoo (1972), son album le plus clairement jazz, lui doit beaucoup. Comme pour Waka/Jawaka, la version de 2012 peut s’enorgueillir d’un mixage d’une grande clarté qui offre beaucoup d’espace à cette grande formation.

On évoquera également le batteur Terry Bozzio, célèbre pour avoir été le premier à déchiffrer l’intense « Black Page Drum Solo » [4], réputé injouable. Le morceau figure sur Zappa in New York (1978), qu’on ne saurait trop conseiller pour la position centrale qu’il occupe dans la carrière du compositeur et comme témoignage de la prodigalité de ses concerts. Il est de bon ton d’y citer le fameux solo de Michael Brecker sur « Purple Lagoon »… Mais que dire de Ruth Underwood tout au long de l’album, « I’m The Slime » en tête ?


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Enfin, il y a bien sûr les solos de guitare du maître. Le plus troublant reste certainement celui de « Black Napkins » sur Zoot Allures (1976). Cet album parfois jugé mineur recèle une réjouissante sécheresse rock et quelques pépites, tel le très acide « The Torture Never Stops », mais aussi « Disco Boy », moquerie pleine de cynisme visant la médiocrité liée aux modes musicales, entre amusement et agacement. Remarquable instrumentiste, Frank Zappa n’a jamais joué de son statut de « guitar hero ». Il a d’ailleurs commencé son apprentissage musical en tant que batteur, et porté une attention constante à la rythmique et ceux qui l’assuraient. Il faut citer, évidemment, ses deux albums consacré à la guitare dans les années 80 (Shut Up And Play Yer Guitar et le très dispensable Guitar), mais le confiner dans ce rôle serait très réducteur. D’ailleurs, il abandonnera complètement le manche dans les dernières années de sa vie pour se consacrer au synclavier [5], ce qui lui permettra de pousser plus loin ses recherches orchestrales, et de s’asseoir pour toujours parmi les grands compositeurs de la fin du XXè.


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Au terme de cette présentation, le chroniqueur se rend compte qu’il a beaucoup dansé à propos d’architecture [6], mais qu’il n’a pas proposé sa propre porte d’entrée. Il semble pourtant, avec toute la subjectivité inhérente ce genre d’exercice, que pour entrer dans la cosmogonie zappaïenne on doive choisir un album de 1970, Chunga’s Revenge. Parce que le chroniqueur avoue un faible pour la période où Mark Volman et Howard Kaylan, anciens chanteurs des Turtles, faisaient de la théâtralité de Frank Zappa un happening permanent, certes, mais surtout parce que cet album chauffé au blues (le fantastique « Road Ladies ») compte certainement parmi ceux où l’équilibre entre rock, pop, jazz et musique savante se fait le mieux sentir. Avec la roborative paire rythmique composée de Jeff Simmons et du remarquable Aynsley Dunbar [7], Zappa et ses Mothers livrent un cocktail de puissance brute (« Tell Me You Love Me ») et de jazz en fusion, George Duke décollant sur un scat explosif au coeur de « Nancy & Mary Music ». On y trouve également une tranche de soul sirupeuse décalée avec « Sharleena » qui côtoie un hommage appuyé à Varèse (« The Clap » que Zappa enregistre seul, aux percussions, en usant de re-recording.)

Toute sa carrière, Frank Zappa a combattu pied à pied la standardisation commerciale par une vision radicale, syncrétique et universaliste de la musique. Il a réussi la synthèse de tant de courants musicaux qu’on pourrait en avoir le tournis si l’ensemble ne témoignait pas d’une absolue cohérence, tant musicale que politique. Une légende tenace prétend qu’on ne peut pas aimer tout Zappa… Eh bien voici soixante albums tout neufs qui balaieront cette idée saugrenue et réaffirmeront avec force : « Truth is not beauty, beauty is not love, love is not music, music is the best ! » [8].

par Franpi Barriaux // Publié le 28 janvier 2013

[1« Billy The Mountain » est une longue pièce très théâtralisée et pleine d’humour qui narre les vacances de Billy-la-montagne et de sa femme, l’arbre Ethel. On en retrouve des traces dans bon nombre de disques, fût-ce sous forme de clins d’œil. Elle a donné lieu, dans la première partie des années 70, à de véritables happenings bourrés de citations. Il en existe une version remarquable sur l’album live Another Band From L.A. (1972)

[2C’est déjà cet orchestre que l’on retrouvait sur l’album Lumpy Gravy (1968), qui annonçait une œuvre orchestrale radicale. Mais il semble difficile à conseiller à qui souhaiterait découvrir Zappa, nonobstant ses qualités.

[3Le jazz n’est pas mort, mais il dégage quand même une drôle d’odeur.

[4Cet hommage évident à Varèse tire son titre de la complexité de la partition, qui noircit littéralement la page.

[5Système de MAO très développé pour l’époque.

[6Une des citations lapidaires les plus célèbres de Zappa reste « Writing about music is like dancing about architecture » (« écrire sur la musique, c’est comme danser à propos de l’architecture »), ce qui rend pour le moins humble…

[7Ce batteur anglais qui aurait pu être celui d’Hendrix a joué pour Bowie, Lennon, John Mayall…

[8Paroles de « Packard Goose » (Joe’s Garage, 1979) : La vérité n’est pas la beauté, la beauté n’est pas l’amour, l’amour n’est pas la musique, la musique est ce qu’il y a de meilleur !