Scènes

Trente ans le long de la rivière

Les Rendez-Vous de l’Erdre, festival de jazz de l’Ouest, fêtent leurs trente ans.


Louis Sclavis par Michael Parque

Trentième édition d’un des festivals les mieux implantés de l’Ouest de la France. A la fois populaire et exigeant, entièrement gratuit, mêlant musique et belle plaisance, il réunit durant quatre jours un public venu nombreux regarder les bateaux et flâner au son du blues, du jazz ou de ses dérivés parfois les plus radicaux.

Trente ans désormais que les Nantais clôturent leur été en se baladant sur les bords de la rivière Erdre qui finit sa course au cœur de la ville avant de rejoindre la Loire. Trente ans et, cette année, une multiplication des concerts fête l’événement. L’occasion de découvrir sur scène quantité de formations, d’en rater quelques-unes et d’en éviter d’autres. Le tout avec une bonne motivation et l’envie de marcher. Car le site est immense et certaines scènes à une très grande distance les unes des autres. D’autant plus que cette année, la grosse chaleur était de la partie.

En raison du risque d’attentat, le site est entièrement fermé pour raisons de sécurité, chaque visiteur est fouillé et des militaires et policiers arpentent le site en permanence. Néanmoins, l’ambiance est conviviale, les bateaux descendent mollement vers la scène nautique sous l’œil des badauds, alors que de toutes parts des notes montent dans le ciel. Petite sélection de quelques concerts.


Vendredi 26 août
Le Pannonica : triple plateau.
Une des nouveautés qui marque ces 30 ans, c’est la participation du Pannonica aux Rendez-Vous de l’Erdre. Il était temps ! Le club nantais qui porte cette musique jazz et improvisée tout au long de l’année était depuis toujours le grand absent du festival. On décide donc de commencer cette édition par un détour du côté du marché de Talensac pour une soirée qui se découpe en trois concerts. Kind Of Pop a l’honneur d’ouvrir les festivités, ce qui est une excellente idée : le quartet s’empare de la scène avec plaisir, faisant monter la température de quelques degrés supplémentaires (rappelons qu’il fait très chaud en cette fin d’été), tant par le talent micro en main de Xavier Thibaud, le saxophoniste du groupe, que par le programme musical concocté par Kind Of Pop : réarranger et réinterpréter des grands tubes de la pop music pour amener les auditeurs de cette musique populaire vers le jazz. Le tout assorti d’un quiz où chaque spectateur peut s’amuser à retrouver le titre joué. Le tout fonctionne très bien, à la fois ludique et enjoué, pour une musique qui réunit tous types de spectateurs.

Ensuite, le trio Blast composé d’Anne Quillier, Pierre Horckmans et Guillaume Bertrand investit le lieu. La salle est toujours bondée et ça fait plaisir car ce groupe, issu du collectif Pince Oreilles, est l’une des révélations de ces derniers mois. Tirant son nom de la série de Bandes Dessinées de Manu Larcenet, le trio emporte le public dans son monde fait de sonorités contemporaines, de rythmes parfois complexes, toujours entraînants. La musique sait ménager des respirations pour mieux vous emporter dans un crescendo tendu mené par la batterie ou les claviers. Leur disque était une découverte, ce concert en est la confirmation : Blast est à découvrir toutes affaires cessantes.
La chaleur a raison de notre résistance et notre soirée s’achève avant le concert du trio d’Uz.


Samedi 27 août
Couvent des Cordeliers : François Corneloup solo

Situé derrière la Préfecture, ce bâtiment est propriété de la Ville de Nantes qui envisage une réhabilitation prochaine. Investi à l’heure actuelle par des archéologues qui y découvrent toutes les strates de l’histoire de la ville : de l’épais mur antique recouvert ensuite d’une partie médiévale à l’ancienne église dépossédée de sa toiture mais qui conserve encore quelques piliers. C’est dans ce cadre que se tiennent cette année pour la première fois des concerts intimistes entièrement acoustiques, propices à des instants en retrait de la foule et dans le calme d’une cour intérieure néanmoins survolée très (et trop) régulièrement par des avions.

Réputé pour les prestations musclées que lui permet son instrument, François Corneloup, fidèle au baryton, débute toutefois son concert dans un climat apaisé et mélancolique. Les lignes mélodiques qu’il développe en paraphrases ne s’éloignent pas trop de la thématique de départ et leur simplicité conserve longtemps cet état en demi-teinte. Au milieu d’un public assis à même le sol ou sur des chaises autour de lui, il s’abandonne au chant d’une douce mélopée tout en expressivité. Pris par son jeu et gagnant en tension, il donne peu à peu de l’amplitude à son propos et accède ainsi à une matière musicale devenue plus brute où l’énergie rythmique et le volume se confondent pour atteindre des intensités parfaitement amenées moins sauvages sans doute que par le passé. Les pics descendus, le saxophoniste reste ensuite sur quelques cellules mélodiques obstinément martelées puis glisse, avec une belle endurance, quelques thèmes connus (« Misterioso » de Monk notamment) qui conduisent le public aux applaudissements. La proximité physique avec l’instrument dont on saisit tout le grain (souffle sur l’anche, bruit des clés) participe pleinement au concert.

Scène Mix Jazz : Band Of Dogs (feat. Julien Lourau & Julien Desprez)

Située à l’une des extrémités du festival, la scène Mix Jazz n’est pas la plus proche, ce qui est fort dommage tant sa programmation est originale. En ce samedi après-midi, c’est le duo Band Of Dogs de Philippe Gleizes et Jean-Philippe Morel qui invite sur scène les deux Juliens : Desprez à la guitare et Lourau aux saxophones et effets. Autant dire que ça s’annonçait puissant ! Et ce le fut : plus d’une heure durant, ces quatre-là n’ont rien lâché. Porté par le duo Gleizes / Morel, le quartet joue le feu. L’énergie déborde, les rythmes s’amoncellent, se condensent. L’apport de Desprez vient contrebalancer le rythme martelé par la batterie et la basse, offrant un autre versant de l’intensité, fonctionnant plus par salves décochées à la face des spectateurs. Malheureusement, la guitare semble mixée au second ou troisième plan, noyant quelque peu son propos. Enfin, Julien Lourau semble plus en retrait, bidouillant régulièrement ses effets, n’embouchant ses saxophones qu’avec parcimonie, mais toujours à bon escient, avec beaucoup d’à-propos.

Salle Paul Fort : Louis Sclavis Ensemble « Loin dans les terres »

Un des sommets du festival. Louis Sclavis a parcouru les berges de l’Erdre en long, en large et en travers, goûtant au soleil nantais du petit matin jusqu’au soir. Le temps de son séjour nantais se joue au Pannonica, avec son quintet autour du programme Loin dans les terres. Pour leur deuxième prestation scénique, après Jazzdor, ces cinq font fi de la chaleur accablante qui règne salle Paul-Fort pour livrer un concert de haute volée, magnifiquement maîtrisé, avec une mise en place bluffante. Louis Sclavis nous convie avec cette musique à un nouveau voyage, aux paysages magnifiquement esquissés par les musiciens qu’il a choisis pour l’accompagner. Que ce soit les envolées de Dominique Pifarély au violon, les duos Sarah Murcia/Christophe Lavergne, les soli de Benjamin Moussay ou bien sûr les interventions du leader, le quintet nous fait voyager, débouche des perspectives, ouvre de nouvelles voies, nous emmène sur les chemins de traverse. Ce moment passé loin dans les terres est merveilleux et donne à rêver tout en gardant les pieds sur terre. Un grand moment.


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Louis Sclavis Quintet par Michael Parque


Dimanche 28 août
Couvent des Cordeliers : Louis Sclavis & Dominique Pifarély

Beaucoup plus frais que la veille à la fin de leur concert, les deux cinquièmes de la formation se retrouvent dans la cour du Couvent des Cordeliers à 11h. The place to be au vu du rassemblement de tout le gotha du jazz français qui s’amasse. Musiciens, programmateurs, journalistes sont à l’affût de la découverte. Le public est venu nombreux en cette fin de matinée fort agréable, les températures sont en légère baisse.

Là encore, la proximité avec les musiciens facilite la réception du son. Assis à moins d’un mètre, on détaille les doigtés, on s’attarde sur les souffles, les mimiques de chacun ou les clins d’œil au détour d’une phrase. La connivence est évidemment visible - après plusieurs décennies à se côtoyer - et l’entrée en musique est immédiate. Les timbres du violon et de la clarinette induisent une noblesse gracieuse, même si la position des instruments n’est pas forcément évidente. Ils déroulent en effet des chemins parallèles, se suivent à distance puis jouent d’acrobaties et jonglent avec les notes. Rien d’ardu pour autant, cela fonctionne dans l’instant et cette liberté de propos est la marque d’une complicité entre deux personnalités fortes qui font de l’expérimentation permanente le meilleur moyen d’éviter la sclérose.

La partition est sous leur nez (compositions alternées du violoniste et du clarinettiste) mais quoique rigoureusement lue (en raison de la complexité de certains thèmes), elle est également une stimulation pour des ornementations audacieuses et des solos élégants et efficaces. Entre les titres, Sclavis, détendu, plaisante simplement avec le public puis part dans une improvisation solitaire dans laquelle on retrouve quelques traits de swing. Il y a des choses qui ne s’oublient pas.

Au final, le public est ravi, un concert sans enjeu qui transforme une simplicité en un moment d’une belle qualité.

Couvent des Cordeliers : Sébastien Boisseau solo

Beaucoup moins de monde (hélas) pour Sébastien Boisseau et certainement un des plus beaux concerts de tout le festival… Le solo du contrebassiste semble né d’une longue réflexion sur l’exercice. Cela commence par « Alone Together », comme un leitmotiv, qui permet d’emblée d’être subjugué par la beauté de la sonorité de Boisseau, son sens de la mélodie et de l’équilibre, sa maîtrise du silence et de la dramaturgie. Tout au long de ce concert, Sébastien Boisseau s’amuse à dessiner une carte qui traverse la chanson et le jazz, successivement - on croise Sclavis et Paul Motian et le superbe « It Should’ve Happened A Long Time Ago » - ou en s’amusant à croiser au sein d’un même morceau Gainsbourg (« La Noyée ») et Hancock, Barbara et Ornette Coleman. Dans un cadre qui se prête parfaitement au solo, même si les avions ont décidé, en ce dimanche après-midi, de rappeler que notre monde ne s’arrête réellement jamais, le Nantais d’adoption délivre une sorte de définition de ce que peut (doit ?) être un solo : toujours dans l’échange avec le public, n’hésitant pas à discuter avec les spectateurs, mêlant différentes amours et influences. Au travers d’un répertoire qui porte dans les titres choisis cette volonté : « Flânerie », « Double moi », « Désaccord majeur », il prend le temps, offrant aux spectateurs l’occasion de penser, d’apprécier, de sentir, de frissonner. Un moment fort, nourri par un véritable échange et porté par un projet réellement abouti.

Scène Nautique : Brotherhood Heritage

Le big band sous la houlette de Didier Levallet et François Raulin rend hommage à une figure du jazz d’Afrique du Sud, Chris McGregor et son Brotherhood of Breath. Né en 1936, mort en 1990, ce pianiste et chef d’orchestre a mené une formation composée à la fois de musiciens noirs et blancs sous un régime d’apartheid évidemment hostile à cette mixité. Tenus de quitter le pays, la plupart d’entre eux se réfugient en Angleterre ou même en France pour continuer l’aventure d’un jazz riche de ses racines africaines, aux thèmes généreux joués avec une énergie débordante.

C’est bien le cas ici. Comment pourrait-il en être autrement au vu du line-up majuscule ? Michel Marre, Alain Vankenhove, Chris Biscoe (qui joua avec McGregor), François Corneloup, Raphaël Imbert, Matthias Mahler, Jean-Louis Pommier, Simon Goubert. Dès l’attaque, ils s’engagent avec enthousiasme dans cette musique qui invite à la danse. Chaque pupitre s’exprime avec brillance et crée une belle dynamique générale parsemée de parties solistes enlevées. Ça swingue et ronfle en diable. Sous la direction de François Raulin (qui joue également une pièce à la sanza dont il est un spécialiste) et son piano charnu, ce Brotherhood Heritage est un bel hommage qui tourne cette année sur les festivals et salles partenaires (Europajazz, Jazz à Cluny, Jazz sous les Pommiers, D’jazz Nevers, Jazzdor, MC2 Grenoble). On déplorera cependant une lecture très proche de l’origine sans réarrangements particuliers, d’autant plus que très vite le tonus laisse place à la rutilance de l’orchestre dans des morceaux plus posés (pas moins beau mais là n’est pas le propos). La question reste entière : doit-on faire revivre le passé ou soutenir la modernité ? Le public s’en moque, le succès est au rendez-vous.

Scène Mix Jazz : The Ames Room

The Ames Room est un trio façon volcan : la musique qui en sort est une lave en fusion, avec des morceaux qui s’envolent par moments, puis la chaleur torride, la puissance, le tonnerre qui gronde. The Ames Room est une expérience tout autant physique que musicale. C’est tendu, et ça le reste pendant une heure et demie. Chaque muscle, chaque tendon, chaque neurone des musiciens semble impliqué. Sans relâche, le trio investit l’espace, creuse, cherche, repousse les limites à force de réitérations, de micro-changements, de déviations. Will Guthrie, Clayton Thomas et Jean-Luc Guionnet offrent l’une des musiques les plus prenantes, ne laissant aucune échappatoire à un public qui en redemande. On en ressort rincé mais heureux, ayant vécu un moment unique (et malheureusement rare tant le trio a peu d’occasions de se produire en concert).

Salle Paul Fort : Mikmâäk

Retour craintif vers la salle Paul Fort, échaudé par l’ambiance étouffante de la veille. La formation franco-belge Mikmâäk compte 17 musiciens pour une approche radicalement contemporaine et sera le véritable bol d’air frais de ce festival. Issu d’un collectif dirigé par le trompettiste Laurent Blondiau (connu au côté d’Andy Emler ou dans le Unit de Sébastien Boisseau), on y retrouve quelques noms qui participent également à la formation Octurn (Guillaume Orti, Bo Van de Werf et Fabian Fiorini notamment). Appareillage rutilant où les saxophones (toutes tailles), trompettes (trois dont celle de Bart Maris), les tubas (en alternance avec le soubassophone de Michel Massot), contrebasse et batterie ainsi que flûte et clarinette livrent une musique syncrétique où prédominent free jazz et écriture contemporaine. Très chiffrées - les musiciens comptent beaucoup mais comme chaque partie s’affronte, le spectacle est ludique -, la formation joue des compositions puissantes (dont une, lyrique, signée Claude Tchamitchian) où les contre-chants atrophiés dégagent une forte charge percussive redoutable pour les oreilles. L’unité du groupe autour d’une esthétique commune remporte là encore l’enthousiasme du public, moins nombreux certes, mais qui finit debout.