Chronique

René Lussier - Robbie Kuster

Fiat Lux

René Lussier (g, b, daxophone), Robbie Kuster (d, égoïne, orgue à clous)

Label / Distribution : Circum Disc

En guise d’introduction à cet album, il est intéressant d’écouter en priorité le dernier titre, un détournement alambiqué d’airs du chanteur et poète Albert Larrieu, « Biscuit - La feuille d’érable ». Du printemps 1917 jusqu’à fin 1922, cet artiste français découvre l’ouest canadien et en particulier le Québec. Surpris d’y retrouver les coutumes françaises intactes et entre autres les chants traditionnels, il composera une soixantaine de chansons singulières durant son séjour. Dans ce disque inclassable, René Lussier et Robbie Kuster n’hésitent pas s’emparer de ces ritournelles afin d’en régénérer l’ossature .

Il n’y a pas meilleur sociologue que René Lussier pour évoquer ce qu’est la francophonie canadienne. Son chef d’œuvre Le Trésor de la Langue a eu plus d’impact que toutes les encyclopédies historico-politiques. Cette fresque sonore magistrale ne doit pas pour autant masquer l’envergure du talent d’improvisateur du guitariste québécois. L’inventaire de ses trouvailles illumine la trame de Fiat Lux, il suffit de mesurer la multiplicité stylistique qui s’enchaine dans les quatorze pièces musicales. Musicien insurgé, René Lussier n’est affilié à aucune école et demeure un novateur, néanmoins toujours fidèle à la pratique du daxophone, inventé par Hans Reichel. Les soubresauts qui accélèrent la composition d’Ornette Coleman « Haven’t Been Where I Left » soulignent l’osmose entre la guitare rageuse et la batterie sémillante de Robbie Kuster. Installé à Montréal depuis vingt-cinq ans, le batteur suisse égrène sa floraison de rythmes avec une précision chirurgicale.

De nombreux contrastes entre l’ombre et la lumière alternent au sein des morceaux de courte durée. « Troc » affiche une abondance d’énergie, non loin des recherches de Fred Frith. La noirceur d’« Ayoye », le dépouillement de « La Valise du vendredi » et les réverbérations de la guitare associées à la finesse du jeu aux balais de « Sauvé » témoignent d’une beauté fuyante. La tempête se déchaîne violemment dans « Rock 66 » à mille lieues du surprenant « Guimbarde et brosse à dents » où règne une circularité sonore qui fait écho à des chants aborigènes. Fiat Lux se révèle une malle aux trésors que l’on retrouve chaque fois avec délectation.

par Mario Borroni // Publié le 11 janvier 2026
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