Tribune

René Urtreger, survivant magnifique (1934-2026)

Disparition du pianiste, l’un des derniers géants du jazz français


René Urtreger, Jazzfest Berlin 2017 © Gérard Boisnel

Le monde du jazz a perdu l’une de ses légendes. René Urtreger, pianiste au long cours, s’est éteint le 16 juillet 2026 à l’âge de 92 ans. Considéré comme une mémoire vivante d’un âge d’or musical, il laisse derrière lui une discographie sérieuse et un parcours historique.

Né à Paris, en 1934, dans une famille d’immigrés juifs polonais, l’existence d’Urtreger est marquée par la tragédie indélébile du nazisme et de sa déclinaison française. Fuyant la police et les lois anti-juifs du gouvernement de Pétain, il échappe (mais pas sa mère) à la déportation sans retour. Il en parle d’ailleurs dans cette vidéo sur la Shoah.
Après la guerre, il étudie le piano classique, puis passe au jazz à l’adolescence. Il se fait connaître en remportant le Tournoi National de Jazz en 1953, il n’a pas encore 20 ans. Le bebop, genre privilégiant l’émotion brute au détriment du sentimentalisme, deviendra son langage de prédilection. Il commence alors à travailler, notamment avec Chet Baker, Kenny Clarke, Jay-Jay Johnson, Stan Getz, Stéphane Grappelli ou Lester Young. Deux ans plus tard, en 1956, il croise Miles Davis. Après quelques concerts en Europe avec le trompettiste, il participe à l’improvisation mythique de la bande originale du film Ascenseur pour l’échafaud. Sa relation avec le pianiste Bud Powell est importante dans sa carrière, il fut l’ami, le protecteur et le disciple de ce maître du piano.
Pourtant, derrière ces succès se cache une lutte de vingt ans contre une addiction à l’héroïne. Dans les années 1960, s’éloignant d’un jazz en pleine mutation, il se tourne vers la variété et accompagne les plus grandes stars de l’époque, de Claude François à Serge Gainsbourg.

Jusqu’en mars 1977 où il décide de devenir définitivement « clean ». Cette renaissance artistique donne naissance au célèbre trio HUM (Daniel Humair, René Urtreger, Pierre Michelot), qui deviendra une référence absolue du jazz hexagonal, couronné par une Victoire de la Musique en 2000.
Décoré de la Légion d’honneur en 2009, René Urtreger concevait l’improvisation comme un engagement total de l’être, exigeant à la fois technique, émotion et instinct. Jusqu’à ses derniers jours, il s’est attaché à transmettre sa passion aux nouvelles générations.
Celui qui affirmait ne devoir sa vocation de musicien qu’à l’existence même du jazz restera dans l’histoire comme un survivant magnifique, capable de transformer ses blessures en un swing éternel.