Scènes

Retour sur Jazz à Vienne 2014 (1)

Près de 90 000 festivaliers au théâtre antique, 175 000 pour l’ensemble des scènes, payantes ou gratuites : l’édition 2014 de Jazz à Vienne a réussi à slalomer entre les gouttes des intempéries et la colère légitime des intermittents du spectacle.


Paolo Fresu, Stephano Bollani, Ibrahim Maalouf, Daniel Humair, les frères Moutin, Kenny Garrett, Tom Harrell, Buddy Guy, Youn Sun Nah (qui était en résidence) et quelques autres ont permis de hisser cette 34e édition au rang de bon cru, sans pour autant s’afficher comme un millésime exceptionnel.

Paolo Fresu, Stephano Bollani, Ibrahim Maalouf, Daniel Humair, les frères Moutin, Kenny Garrett, Tom Harrell, Buddy Guy, Youn Sun Nah (qui était en résidence) et quelques autres ont permis de hisser cette 34e édition au rang de bon cru, sans pour autant s’afficher comme un millésime exceptionnel.

Tout s’est ligué pour faire de ce Jazz à Vienne 2014 une édition à part. La question des intermittents d’abord, qui installe une forte tension durant quinze jours et provoque la suppression, le 4 juillet, de tous les concerts sur les scènes du Jardin de Cybèle, des Musaïques, de Caravan Jazz et du Club du Minuit, ainsi que celle du JazzMix. Le mauvais temps ensuite : ce fut sans doute l’édition la plus arrosée depuis la création du festival… Le public est dans l’ensemble courageux et bien équipé, mais Jazz à Vienne aura perdu, selon les estimations de son directeur, près de 8 000 spectateurs cette année du fait des intempéries. La présence de Stevie Wonder pour l’« extra-night » du 14 juillet permettra in fine de maintenir l’affluence.

Samedi 28 juin : Paolo Fresu lance magnifiquement cette 34e édition

En quittant le théâtre antique comme on abandonne le navire, trop tôt, trop vite, sur la pierre mais sous la pluie, on se dit que décidément, ça commence mal. On était venu pour écouter des ritournelles italiennes susurrées sous un ciel étoilé et dans une ambiance estivale par l’orfèvre du genre, Paolo Conte et on est obligé de déclarer forfait dès les premiers morceaux pour cause de noyade imminente. De plus : le maestro ne se foule pas. Devant ses musiciens - de qualité - calfeutrés en fond de scène, donc invisibles pour une partie du public, il entonne son tour de chant de façon quasi machinale, égrenant sans entrain chansons célèbres et nouveautés. Le tout sans un regard ni un bonsoir aux milliers de festivaliers victimes de intempéries, recroquevillés sous leur poncho ou leur parapluie. Et le crooner transalpin repart comme il est venu, sans éclat, sans chaleur, sans ces élans habituellement si séduisants. Venu avant tout pour lui, le public appréciera plutôt un autre Paolo, Paolo Fresu, qui donne le véritable coup d’envoi du festival. Du trompettiste sarde, on connaît le jeu nuancé à l’extrême à la trompette ou au bugle, la place qu’il laisse toujours à ses musiciens soudés, mélodiques et précis, avec lesquels il travaille depuis de nombreuses années, et un son épuré, limpide, essentiel, parfois réduit à un souffle. Ajoutons à cela une certaine bonhommie : il n’a pas son pareil pour faire entrer le public dans son intimité, évoquant sa vie de famille, l’école de son fils, la dure vie de parent d’élève, même lorsqu’on est un des meilleurs trompettistes de sa génération et que l’on est rentré tard de concert dans la nuit. Tout cela, Paolo Fresu prend la peine de le raconter au public, comme il tente, une dernière fois, de lancer un thème susceptible de faire fuir la pluie, de plus en plus intense. Nul n’y croit, bien sûr, mais le public aura bien retenu que Paolo Fresu aura tenté, jusqu’au bout, de conjurer les éléments.

Line-up Paolo Fresu (tp, bugle), Tino Tracanna (s), Roberto Cipelli (p), Attilio Zanchi (b), Ettore Fioravanti (dms)


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Photo Dominique Largeron

Dimanche 29 juin - Quatre mille personnes pour la soirée gospel

Deux formations très différentes marquent la traditionnelle soirée du dimanche, pour un même swing qu’on n’ose qualifier « d’enfer »… D’abord Linda Lee Hopkins, qui vit à Paris et a connu son heure de gloire en participant à l’émission « The Voice ». Elle n’y a fait qu’un petit tour : trop bonne chanteuse, trop professionnelle. Elle a surtout fait la première partie de Prince. Excusez du peu ! On s’en rend d’ailleurs vite compte : comme pour les autres chanteurs du groupe, on a droit à des voix d’une qualité rare, avec mention spéciale à Isa Koper, qui vit aussi à Paris ; tout simplement sublime. « Hopkins & Sanders Gospel Attitude, qui enchaîne les grands classiques du gospel avec une joie communicative - « Jericho », « What A Beautiful World », « Down by the Riverside » and so on mêle le gospel traditionnel à l’énergie de la nouvelle vague baptisée « Urban Gospel », et il faut bien le dire, le mélange est plutôt réussi. Il suffit de voir le public qui ondule en rythme.

En seconde partie, un vrai prêcheur que l’on pourrait surnommer le révérend Craig Adams s’installe derrière son piano en compagnie de ses sept choristes : tous les dimanches, il prêche devant trois mille personnes à la Nouvelle-Orléans. Surprenant, d’ailleurs, car s’il se situe dans la mouvance classique, il dérape souvent vers un gospel beaucoup plus rock, assez étonnant, mélangeant comme seuls les Américains en sont capables, religion et show biz. Une explication à cela : il est le neveu de Fats Domino, 86 ans, dont il a hérité de la corpulence. Il joue du piano et de l’orgue, comme son oncle, et lance des mini-prêches entre deux chansons. Pour le reste, c’est une vraie locomotive qui entraîne le théâtre antique pendant deux bonnes heures dans un déferlement syncopé. Le ciel ayant la bonne idée de respecter l’office du révérend, au total, ce sont près de quatre mille festivaliers qui sont… aux anges, bien sûr.

Line-up 1 Linda Lee Hopkins (voc), Al Sanders (voc, b), Michael Robinson, Nessia, Isa Koper (voc), Wesley Semé (voc, p), Fabien Meissonnier (dms)

Line-up 2 Craig Adams (voc, p), Dale Blade (voc), Monique Thomas (voc), Franck Boom (b), Stephane Artus (Dms) et 6 (bkv)

Lundi 30 juin : Kool and the Gang : hold-up sur le théâtre antique

Drivé par le bassiste Robert Kool, le groupe américain n’a guère de mal à convaincre les quelque huit mille personnes présentes. Il lui suffit d’enchaîner ses tubes, vendus à des millions d’exemplaires pour qu’un sourire extatique éclaire les visage et que les bras se lèvent en cadence. Funk, Kool and the Gang, l’est incontestablement, mais ce groupe où brille une section de cuivres - deux trompettes et un saxophone - n’a pas oublié ses racines : le jazz, dont il est un enfant plutôt dissipé et passablement brut de décoffrage : l’efficacité d’abord. Notons que ce soir le public est différent, trentenaire et féminin. En première partie « The Commodores  », Américains historiques des années soul funk 70 et 80, font patienter le public en jouant sur leur côté un peu suranné, mais qui fonctionne encore.

Line-up 1 J.D Nicholas (s), William King (s), Walter “Clyde” Orange (dms)

Line-up 2 Robert “Kool” (b), George Brown (keys, voc), Shawn McQuiller (voc), Dennis Thomas (s), Michael Ray (tp), Clifford Adams (tb), Amir Bayyan (g), Curtis Williams (keys), Timothy Horton (dms)


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Ibrahim Maalouf Photo © Christophe Charpenel

Mardi 1er juillet : Ibrahim Maalouf offre son concert le plus abouti

Il faut bien le reconnaître, les huit mille festivaliers qui prennent place sur les gradins archi-bondés du théâtre antique ce soir sont venus avant tout pour Robert Plant, l’ancien chanteur du mythique Led Zeppelin (étonnamment, le septuagénaire du rock fait recette auprès d’un public de tous âges.) Mais en première partie est programmé le trompettiste Ibrahim Maalouf, un des musiciens les plus en vue de la scène française. C’est la quatrième fois qu’il arpente la scène du théâtre antique, et cette fois-ci encore, c’est avec une nouvelle formation - qui compte une section de trois trompettes - et une nouvelle inspiration. Cette fois, il distille les thèmes de son dernier disque, Illusions, son album le plus achevé, le plus riche, une rencontre musicale entre Orient et Occident tapissée de mélodies qui évoquent les riches motifs calligraphiques des mosquées. Avec la trompette à quarts de ton qu’a inventée son père, lui aussi trompettiste mais dans un style très différent, Maalouf vous emmène très loin dans son univers musical qui, au fil des ans, acquiert toujours plus de couleurs et d’étoffe. En fin de concert, il interprète une nouvelle version de son plus grand succès, « Beyrouth », qu’il a écrit lors d’une errance dans les rues de la capitale du Liban avec dans les oreilles… Led Zeppelin. Le morceau, qui débute de manière intimiste, s’achève sur un mode très rock. Une transition rêvée avec la seconde partie de la soirée…

Très bien entouré par ses « Sensationnal Space Shifters , plus un joueur dr riti, instrument traditionnel de la Gambie qui s’insère bien dans les nappes (très) épaisses de rock, ce monument qu’est Robert Plant donne malheureusement un concert sans surprise et sans élan.

Line-up 1 Ibrahim Maalouf (tp), Youenn Le Cam, Yann Martin, Martin Saccardy (tp), François Delporte (g), Frank Woeste (keys), Laurent David (b), Stéphane Galland (dms)

Line-up 2 Robert Plant (voc, hca), Juldeh Camara (voc, ritti, kologo, talking drum), Justin Adams (voc, g, bendir), Liam “Skin” Tyson (voc, g), Billy Fuller (voc, b), John Baggott (keys), Dave Smith (perc, dms)


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Orchestra National de Lyon Photo © Christophe Charpenel

Mercredi 2 juillet : Double bonheur

Une affiche atypique ce soir, puisque se composant d’abord de l’Orchestre National de Lyon, une formation classique dirigée par un chef américain, Leonard Slatkin, puis de la chanteuse coréenne Youn Sun Nah, qui avait fait si forte impression l’an dernier. Un orchestre classique au royaume du jazz ? C’est pour la bonne cause. D’ailleurs, ces cent quatre musiciens font un peu big band grâce à une importante section de cuivres. Quant au répertoire, il est à la lisière des deux puisque consacré à Gershwin. Jean et baskets vertes tranchant avec les sévères tenues noires des musicien(ne)s, le malicieux pianiste italien Stefano Bollani s’intègre à merveille dans l’ensemble, et nous offre même quelques minutes d’éternité avec une superbe improvisation sur « I Got Rhythm. »

Youn Sun Nah est très attendue. Cette année c’est en quartet qu’elle se présente, avec bien sûr son inséparable guitariste et compositeur suédois Ulf Wakenius, et Vincent Peirani à l’accordéon ; elle innove toutefois en invitant la Coréenne Young-Jeong Heo, qui jouant d’un étonnant instrument traditionnel à cordes, le geomungo. Voix spectaculaire, arrangements harmonieux, le registre est ici très singulier, à la fois proche et éloigné du jazz, empreint de la très forte personnalité de la vocaliste qui, ce soir, renouvelle profondément son répertoire en haussant sa prestation d’un cran supplémentaire. Avec un nouveau triomphe à la clef.

Line-up Youn Sun Nah (voc), Ulf Wakenius (g), Vincent Peirani (acc), Simon Tailleu (b) - Invitée : Yoon-Jeong Heo (geomungo)


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Youn Sun Nah Photo © Christophe Charpenel

Jeudi 3 juillet : Quincy Jones en défricheur de jeunes talents

Quincy Jones à Vienne ? Dans le cadre de cette soirée totalement et volontairement dévolue au jazz, la présence de ce musicien polyvalent fait figure d’événement - une marque de reconnaissance. En fait, cet arrangeur - producteur - sideman - compositeur - chef d’orchestre est là dans un autre rôle encore, celui de passeur de musiques, de révélateur de talents. Parmi les musiciens issus de tous horizons qu’il a repérés et qu’il présente comme un ensemble riche, jeune et varié, on découvre tour à tour un pianiste non-voyant aux accents proches de Keith Jarrett, Justin Kauflin, puis Andreas Varady, guitariste slovaque, tête de pont d’un trio manouche qui démontrer sur scène toute l’influence de George Benson, Nikki Yanofski, Canadienne à la voix et aux yeux de velours, et enfin, le très convainquant Alfredo Rodriguez, pianiste cubain d’une étonnante volubilité qui va son chemin depuis quelques années et confirme sur scène une belle maturité. Proche des sud-américains volubiles et chaleureux, il déploie un jeu aux étonnants contrastes qui séduit le théâtre.

Peu avant le concert, Quincy Jones profite de la sollicitude de Robert Lapassade, intervieweur et traducteur attentionné, pour exposer l’importance de la transmission et les raisons pour lesquelles il a décidé de prendre sous son aile tous ces jeunes talents. Ceux-ci profitent de l’aubaine, du cadre, des photographes et de ce parrainage pour se produire, seuls ou en formation, devant le public viennois et lui donner raison.

Line-up The Amazing Keystone Big Band (Pierre Dessasis, Kenny Jeanney, Jon Boutellier, Eric Prost, Ghyslain Regard et Jean-Philippe Scali (fl, s), Vincent Labarre, Thierry Seneau, Félicien Bouchot et David Enhco (tp), Bastien Ballaz, Alois Benoit, Loic Bachevillier et Sylvain Thomas (tb), Frédéric Nardin (p), Thibaut François (g), Patrick Maradan (cb), Romain Sarron (dms)

Vendredi 4 juillet : Après les Bleus, blues à tous les étages

La collision des termes ne pouvait qu’être soulignée. A l’heure où les Bleus sont terrassés par la Mannshaft à Rio, le blues prend d’assaut le théâtre antique. Mais ce 4 juillet était aussi la journée nationale des Intermittents du spectacle. Aussi, après l’excellente prestation (en set découverte) de l’homme orchestre français Thomas Schoeffler Jr, une bonne centaine d’entre eux se rappelle sur scène au bon souvenir des festivaliers et plus généralement de l’opinion publique en brandissant la croix blanche devenue leur signe de ralliement. S’ils ont, on l’a vu, provoqué l’annulation des concerts gratuits (notamment au musée de Saint-Romain-en-Gal, où Youn Sun Nah devait se produire), ils tiennent à rappeler qu’ils ont sauvegardé l’essentiel : cette soirée blues. Une soirée qui, traditionnellement, fait le plein - près de 7 000 personnes ce soir au théâtre antique.

Il y a du Janis Joplin chez Susan Tedeschi, en première partie de soirée sur la scène. Presque trop d’ailleurs, tant le mimétisme est appuyé. Et pourquoi cette surpuissance de l’accompagnement rythmique, deux batteurs en totale émulation et une basse, qui donne un son lourd, saturé, à la limite du désagréable ? En revanche, Derek Trucks, le guitariste, surprend par la qualité de ses impros, particulièrement bien enlevées.

Vient enfin celui pour lequel les spectateurs se sont déplacés en si grand nombre : Buddy Guy, légende vivante du blues. Heureuse surprise, ce n’est pas un papy mais un guitariste et chanteur en totale possession de ses moyens, et ils sont grands, tant vocalement que musicalement, sur sa Stratocaster - qui fait pour la première fois irruption sur la scène du théâtre antique. Un grand showman aussi, qui n’hésite pas à braver la pluie incessante pour s’immerger dans le public. De nombreux classiques du blues sont au répertoire, mais aussi le « Voodoo Chile » de Jimi Hendrix, revu et corrigé. De toute beauté. Ce monument du blues qu’est Buddy Guy bouge encore et bien ! Un vrai bonheur, malgré un ciel qui, au diapason du blues, pleure aussi des larmes de joie dues au plaisir partagé.

Line-up A Derek Trucks (g), Susan Tedeschi (g, voc), Kebbi Williams (s), Maurice Brown (tp), Saunders Sermons (tb, voc), Kofi Burbridge (keys, fl), Tyler Greenwell (dms, perc), J.J. Johnson (dms, perc), Mike Mattison (harmony voc), Mark Rivers (harmony voc).

Line-up 2 Lucky Peterson (g, organ, v), Shawn Kellerman (g), Timothy Waites (b), Marvin Hollie (keys), Raul Valdes (dms)

Samedi 5 juillet : La capsule Apollo fait décoller le théâtre antique

En matière de show, les Américains, on le sait, sont les rois. Mais en plus, ce soir le show provient de l’Apollo, à Harlem, dans la 125e Rue, salle de spectacle mythique où ont débuté Ella Fitzerald ou Billie Holiday, et où Michael Jackson ou Stevie Wonder ont triomphé. Cela ne pouvait donc que confiner au feu d’artifice. Happy Birthday Apollo ! Il s’agit cette fois de fêter les 80 ans d’une légende, du temple de la soul, de la salsa et bien sûr du jazz. Soutenus par une incroyable section de cuivres au sein de laquelle domine Neil Sugarman se succèdent entre autres le kitschissime et irrésistible Charles Bradlay avec son costume orange, son petit ventre rond et sa chorégraphie millimétrée, et l’électrisante Sharon Jones et sa voix à déplacer des montagnes. Tous ces artistes au talent certain en font des tonnes, mais ça passe car en dignes perpétuateurs de la tradition Apollo, ils sont dotés d’une énergie à toute épreuve.

Autre découverte mise en avant par cette salle en ouverture de soirée (set découverte), un petit génie aveugle Matthew Whitaker, 14 ans. Dès qu’il se met à l’orgue, il allume la flamme qui ne s’éteindra qu’avec la dernière note. (De fait, il a remporté le premier prix du concours de l’Apollo, ce qui l’a amené à y assurer la première partie de Stevie Wonder.)

Autre showman très attendu par le public, ce soir là, Ben l’Oncle Soul. On l’avait déjà entendu ici il y a trois ans ; il revient transfiguré (changement de look radical), mais surtout accompagné par une solide formation californienne ancrée dans la tendance psychedelic-soul actuelle, « Monophonics » - de la dynamite. Il gratifie le public de quelques chansons de son dernier album. Plus américain que ce Tourangeau fou d’Otis Redding, tu meurs !

Dimanche 6 juillet - il pleut des cordes dans tous les sens du terme

La soirée commence avec un autre homme-orchestre, « They Call Me Rico ». Ce Québecois qui réside depuis plusieurs années à Lyon est la vivante illustration de la méritocratie façon Jazz à Vienne. En effet, il en a gravi un à un tous les échelons, en débutant par Caravan Jazz dans les communes environnantes, puis en montant sur la scène de Cybèle avant la consécration : la première partie du théâtre antique en « set découverte ». Un steel guitariste sympathique et ambitieux mais qui a encore du chemin à parcourir, car ses chansons comme sa musique sont a minima. Il est vrai que se retrouver seul face à la foule demande un travail. En première partie, on retrouve Lucky Peterson, qui remplace Jeff Beck au pied levé. Celui-ci a dû subi une opération chirurgicale, et pour nous le prouver, Stéphane Kochoyan, directeur du festival, brandit le certificat médical ! C’est un bon choix car on a toujours plaisir à retrouver ce talentueux multi-instrumentiste qui vient de sortir un nouveau disque, « Son of the Bluesman » dont il nous gratifie de quelques extraits. D’abord au piano et à l’orgue, puis à la guitare, accompagné par des musiciens d’une redoutable efficacité, il se lancera malgré la pluie dans un périple au milieu du public. Lucky Peterson a la générosité de sa voix rauque et chaude. Elle se traduit dans un « Johnny Be Good » d’anthologie - plus de dix minutes, nombreux riffs à l’appui.

Une générosité qu’on ne retrouve guère chez Jo Satriani qui assure sous une pluie battante la dernière partie de soirée. Cet excellent instrumentiste est dénué d’émotion, d’âme (au sens de « soul »). Une musique clinique qui cache son indigence affective sous une avalanche de décibels. Il est vrai qu’il était seulement censé faire la première partie de Jeff Beck…

Line-up Ben (lead voc), Morgan Price (s), Ryan Scott (tp), Ian McDonald (g), Myles O’Mahony (b), Kelly Finnigan (keys), Cyril Mence aka Opé Smith, Ulrich Adabunu (chœurs), Austin Bohlman (dms), tbc (tp)

Lundi 7 juillet : la soirée des bonnes surprises

La météo ayant annoncé orage et pluie, quelque de 8 000 courageux festivaliers se sont équipés ce soir d’imperméables qui donnent de belles couleurs à l’enceinte gallo-romaine. Première surprise : pas d’orage, juste une petite bruine. Deuxième, et de taille, on s’attendait un peu à ce que Thomas Dutronc se borne à débiter son dernier album, sorti au printemps, avec sa nonchalance habituelle et son humour tendrement cynique. On a certes eu droit aux tubes (« Un manouche sans guitare », « J’aime plus Paris »), mais… il n’est pas venu seul. À ses côtés, trois des plus talentueux guitaristes de jazz manouche actuels : Angelo Debarre, Rocky Gresset et Jérôme Ciosi, plus le violoniste Pierre Blanchard. Outre les artifices habituels du show à la Dutronc (distribution de beignets de crevette chinois, spectateurs dansant sur scène, etc), on assiste à de belles envolées lyriques. Au total, un spectacle équilibré entre la variété et le jazz - et dans ce registre, le fils de Jacques n’est pas le dernier à dr lancer dans des impros en solo.

Troisième surprise de la soirée : on attendait Jamie Cullum, dont la dernière prestation à Jazz à Vienne date de 2011, en petite formation. Or, c’est aux commandes d’un véritable big band bien huilé et swinguant à merveille, plus un ensemble de cordes, soit près de vingt musiciens au total, qu’il fait irruption sur la scène. Irruption est bien le mot car à l’image d’un Bécaud, Jamie est branché sur du 100 000 volts. Ce surdoué ne tient pas en place ; sautant sur son piano, virevoltant sur scène du big band aux cordes, il ne se laisse cependant pas guider par son seul talent : Cullum est un grand professionnel dont le show très au point alterne chansons, morceaux très jazzy et des ballades susurrées au violon, façon crooner. Un melting pot bien dans l’air du temps entre jazz, variété et même classique ; on peut être désarçonné, mais c’est de la belle ouvrage.

Line-up Thomas Dutronc (voc, g), Rocky Gresset (g), Jérôme Ciosi (g, ukulélé, banjo), David Chiron (b), Angelo Debarre (g), Pierre Blanchard (vln

Mardi 8 juillet : soirée « French Touch »

Ce soir, alors que trois plateaux successifs réunissent la fine fleur du jazz français, cinq mille festivaliers « seulement » ont fait le déplacement. C’est déjà pas mal, direz-vous. Certes, mais quand même en-dessous de la norme. Circonstance aggravante : la demi-finale du Mondial de foot qui a dû convaincre un certain nombre de gens de rester chez eux. Pourtant, ce sera une soirée de rêve : pas une seconde la pluie annoncée ne jouera les trouble-fête et les trois groupes programmés dépasseront nos attentes. C’est le Quintet des frères Moutin qui ouvre le bal : François à la basse et Louis, à la batterie sont entourés de trois musiciens des plus en vue : Thomas Enhco, étincelant au piano, l’inventif Manu Codjia à la guitare, et au sax alto le brillant Christophe Monniot. Au programme : quelques-uns des thèmes, bien enlevés, de leur sixième disque, Lucky People.


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Daniel Humair Photo © Christophe Charpenel

En deuxième partie, encore un orchestre de jeunes, mais menés à la baguette par le toujours fringant Daniel Humair. Sous l’œil malicieux du boss derrière ses cymbales, ils dégainent à tout va un jeu explosif. Gigotant en tous sens, Emile Parisien réussit à tordre avec une belle énergie les sons de son saxophone, dont il extirpe le souffle même de la vie. Quant à Vincent Peirani, dont on a déjà constaté les talents d’improvisateur aux côtés de Youn Sun Nah, il montre une fois de plus à quel point l’accordéon peut-être un instrument moderne.

Le bouquet final est lancé par un quartet de stars du jazz qui tourne tout l’été dans les grands festivals : le batteur Manu Katché, le bassiste français d’origine ivoirienne Richard Bona, le pianiste Eric Legnini et l’un des grands techniciens du sax, l’Italien Stefano Di Battista. Manifestement aux anges, ils jouent un jazz qui n’est ni d’avant-garde, ni à l’ancienne, mais fluide, hors du temps, d’une grande élégance, et qui réchauffe le public frigorifié. Un bémol : ces musiciens de haut niveau restent en-deçà de leurs possibilités. A aucun moment ils ne se mettent en danger ni ne tentent de slalomer entre lignes jaunes et notes blues. Heureusement, la soirée n’en est pas pour autant gâchée.

Line-up 1 François Moutin (b, composition), Louis Moutin (dms, composition), Thomas Enhco (p), Emmanuel Codjia (g), Christophe Monniot (s alto)

Line-up 2 Daniel Humair (dms), Emile Parisien (s), Vincent Peirani (acc, voc), Jérôme Regard (b)

Line-up 3 Manu Katché (dms), Stefano Di Battista (s), Eric Legnini (kb), Richard Bona (b).


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Manu Katché Photo © Christophe Charpenel

(À suivre)