Scènes

Riccardo del Fra retrouve Chet Baker

« My Chet, My Song » : Riccardo del Fra retrouve Chet Baker (A l’Amphi-Jazz à Lyon)


Un hommage au trompettiste disparu ? Pas seulement : le contrebassiste ne se contente pas de mettre ses pas dans ceux de son illustre aîné. Il recrée sa musique en y apportant sa touche et en laissant autour de lui quelques jeunes pousses disserter en toute liberté.

Chet Baker-Riccardo del Fra ? C’est l’histoire d’une rencontre et d’une jolie symbiose musicale entre un trompettiste unique et un jeune contrebassiste qui déboucha dix ans durant sur de fructueuses pérégrinations. Pour le jeune Romain alors âgé de vingt-cinq ans, debout près de sa contrebasse, la rencontre nouée au tournant de 1979 fut, comme on dit, déterminante. Suffisamment pour lui donner l’idée de rendre hommage, trente ans plus tard, au trompettiste dont il fut si proche. On connaît l’histoire : Marciac servit de cadre à l’événement, l’été dernier, Roy Hargrove se chargeant de la trompette, entouré de Billy Hart, Pierrick Pedron, Bruno Ruder et de l’Orchestre national de Toulouse.

Fort heureusement, le contrebassiste a ensuite eu envie de prolonger ce set estival en redonnant à plusieurs reprises My Chet, My Song – et notamment à l’amphi-opéra de Lyon.


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Méfions-nous des termes : Riccardo del Fra ne se contente pas ici, de rendre hommage à Chet Baker, à la façon de ces films de vacances qu’on regarde à la mauvaise saison. Il s’agit au contraire de montrer de tout ce que cette musique recèle de fraîcheur, d’ingéniosité dépouillée et de lyrisme, près d’un demi-siècle après.

Pour la circonstance, si Pierrick Pedron est toujours de l’aventure, del Fra a embarqué aussi trois jeunes pousses de la scène actuelle, mûries près de lui au conservatoire de Paris : Paul Lay (piano), Ariel Tessier (drums) et surtout Airelle Besson, à qui revient la tâche colossale de se substituer, d’une pierre deux coups, à Chet et à Roy Hargrove. Pas simple mais la jeune trompettiste n’en est pas à son coup d’essai.

Le résultat ? Deux sets d’extrême qualité face à un public attentif et conquis, et cinq musiciens au coude à coude entre batterie et piano à queue.

Le premier est appliqué en diable. Comme si la personnalité de Chet intimidait les musiciens ou que plane la peur de ne pas trouver le ton juste, son jeu si fin, dépouillé à l’extrême, et où il semblait en même temps se consumer peu à peu. Le contrebassiste démarre par un poème avant d’égrener des thèmes, souvent réarrangés par lui et des compositions de Chet. Un « My Funny Valentine » revisité, « Beatrice » ou un « I’m A Fool To Want You ». Peu à peu, le quintet oublie sa retenue, poussé par l’Italien, qui distribue les rôles, escorte les impros, met tour à tour ses camarades en lumière. Cela ressemble à un passage de témoin par une équipe qui entre en résonance et s’approprie l’héritage. Au centre, Pedron, apporte son jeu nuancé en accord instinctif avec la trompettiste. Presque sans y toucher, comme souvent.

L’ensemble est d’autant plus convaincant que si Chet Baker, disparu dans les années 80, sert de trame à la performance, il est surtout appelé ici à jouer les étincelles de départ amorçant de nouvelles quêtes musicales.