Scènes

Rodolphe Burger, « Cantique des Cantiques » et « Hommage à Mahmoud Darwich »

Ferme du Bel Ebat, Guyancourt, 13 janvier 2012


Shir hashirim asher lishelomo
Yishakeni minshiqot pihu ki tovim dodeyka miyayin

Cantique des cantiques, de Salomon
Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin.

Cantique des Cantiques, 1-2

Elle est là. Je la sens, je la devine, je la reconnais. Dans tout spectacle il en faut une, et comme de bien entendu, c’est à côté de moi qu’elle a choisi de s’assoir. La mamie qui grinche, affublée dans son incarnation du moment d’un petit mari blasé, dodelinant de la tête à chacune de ses imprécations. Contre la fumée artificielle qui envahit la salle pour préparer les lumières. Contre le froid de cet hiver qui pourtant ne veut pas venir. Contre le spectacle qui - comme toujours - commence en retard. Le poil se hérisse le long de l’épine dorsale, mais il faut tenir bon, ne rien dire et espérer que très vite viennent le noir, puis la musique, et qu’enfin elle se taise.

C’est dans le cadre d’un cycle rendant hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich que le théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (délocalisé pour ce soir dans la belle Ferme de Guyancourt toute en pierres, torchis et charpentes) offre à Rodolphe Burger sa soirée d’ouverture, aux atours séduisants d’un hymne à l’amour, associant la mise en musique respectueuse et envoûtante de deux textes aussi dissemblables que merveilleux. Composée pour le mariage d’Alain Bashung et Chloé Mons en 2001, cette adaptation du Cantique des Cantiques donne au verbe biblique des allures crépusculaires, plus de deux ans (déjà…) après la mort de l’un de ses dédicataires. Mais pas question de se laisser aller au vague à l’âme, et l’amour incandescent que chante le grand poète palestinien Mahmoud Darwich dans S’envolent les colombes nous ramène à la lumière, tout en érotisme et en puissance contenue.


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Rodolphe Burger © Ch. Taillemite

Loin des multiples lectures dévotes qui en ont été faites au cours des âges, le Cantique de Burger, dans la traduction d’Olivier Cadiot comme dans son interprétation, célèbre un amour irrémédiablement charnel, profond, tendre et inquiet. Aux antipodes de l’approche intellectuelle et chargée de références qu’en donnait John Zorn lors de l’édition 2009 de Jazz à la Villette, le climat est ici à la fois sombre et cotonneux. Les voix de la fiancée (Ruth Rosenthal) et de l’amant (Rodolphe Burger) s’entremêlent, se cherchent et se délient, sur un épais tapis dont un ostinato d’électronique et de claviers en couches multiples tisse la trame (Julien Perraudeau). Leurs subtiles variations font respirer la forme d’ensemble, au gré des tensions et détentes du texte, tandis que la guitare de Rodolphe Burger et le oud de Mehdi Haddab viennent s’y nouer doucement et que Ruth Rosenthal marque d’un fatidique coup de crotales les moments-clé où le texte bascule.

L’hébreu et le français alternent, le dialogue des deux langues, de la voix d’homme et de la voix de femme, double celui de la fiancée et de son amant. La traduction choisie est proche du texte hébreu, mais c’est aussi peut-être la plus physique, la plus incarnée qu’il soit possible de donner. Soulignée par les jeux de mise en musique et d’interprétation, elle oriente la réception du texte : la fiancée de ce Cantique apparaît en filigrane, et de plus en plus nettement au cours de la pièce, comme une femme inquiète et tendue, souffrant parfois de cet amour qui la dépasse et dont elle éprouve un manque presque physiquement palpable.

L’homme, en figure opposée, se dessine peu à peu comme un amant solaire, dans l’adoration d’un amour presque abstrait, dans la fascination de la beauté. Les voix portent cette dualité : tandis que celle de la comédienne est tendue, rauque, déroulant lentement une mélopée intérieure qui franchit douloureusement le cap de la parole, celle du musicien est plus claire et plus distanciée à la fois. La femme semble ainsi souffrir dans la matérialité de la chair, quand l’homme jouit du texte et du rythme qui le porte, serein et insouciant alors même qu’il est celui qui blesse. Le « Si vous trouvez mon amour qu’allez-vous lui dire ? / Que je suis malade d’amour » de la femme qui attend ne trouve écho que dans le « Je vous prie filles de Jérusalem / Ne réveillez pas amour avant envie » de son amant, et les derniers mots (« Allez, disparais, mon amour ») résonnent comme un adieu déchirant.


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Ruth Rosenthal © Ch. Taillemite

Dans le silence, suit un intermède extrait de Notre musique, de Jean-Luc Godard (2002), qui redonne vie à Darwich. On l’entrevoit, parlant à une journaliste israélienne, d’abord en ombre chinoise, de dos et à contre-jour, dans un hôtel quelconque d’une banlieue anonyme de Sarajevo, silhouette lointaine et étrangère, allégorie de l’exode. Puis son visage s’impose face à la caméra, tandis qu’il parle, en termes choisis, intellectuels et poétiques à la fois, de poésie et de résistance d’un peuple. Au fur et à mesure, le propos se fait plus politique, la mission qu’il s’assigne étant de « parler au nom de l’absent », c’est-à-dire le peuple palestinien. Son propos est net : le monde, rongé par la culpabilité née du génocide des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, s’intéresse à Israël de façon presque pathologique. Et si l’on parle des Palestiniens ce n’est qu’en creux, car en fin de compte, c’est encore d’Israël qu’on parle, même lorsque l’on évoque leur exode. Le peuple palestinien, dans l’ordre du discours, serait ainsi réduit au négatif d’une image d’Israël et de la culpabilité du monde.

Une fois l’obscurité rétablie, le slammer libanais Rayess Bek entre en scène pour la seconde partie, composée du long poème de Mahmoud Darwich, S’envolent les colombes, sans doute l’un des plus beaux textes jamais écrits sur l’amour, ici dans la traduction d’Elias Sanbar.

Une longue introduction de Mehdi Haddab, très épurée, plante le décor, au son d’un oud solitaire et nostalgique qui passe progressivement au second plan, en soutien de Rayess Bek dont la diction lente et sensible, un peu sourde, presque intime, est loin du phrasé rap nerveux qui peut être le sien dans d’autres projets musicaux. L’instrumentation est la même que pour le Cantique, mais l’écriture de ce très long morceau diffère. Conçue comme une lente montée en puissance, il se déploie selon une spirale ascendante, chaque cycle de refrain étant un peu plus chargé que le précédent sur le plan instrumental, un peu plus puissant, un peu plus éclairé aussi, tandis que chaque série de couplets vient apporter comme une respiration, chaque fois un peu plus ample, comme un retour à l’intime. Le oud tient dans cette seconde partie une place plus importante, et davantage en interaction avec la guitare : l’un est souvent thématique tandis que l’autre tisse un discret contrechant.

Dans le texte comme dans la musique et dans l’interprétation, on est loin de l’amour douloureux du Cantique. S’envolent les colombes est un superbe chant, limpide et serein. Ruth Rosenthal se dévoile, illuminée par le texte, et les derniers relents de souffrance qui percent parfois dans sa voix ne parviennent pas à obscurcir ce texte d’un érotisme subtil. Si quelques moments d’angoisse tentent bien de s’immiscer (« J’écorche mes plaies avec les extrémités de ton silence », « Mon amour, j’ai peur du silence de tes mains »…), c’est bien la sérénité et le désir qui dominent. Le texte de Darwich nous apaise après le Cantique, en dissipe les tensions, et vient envelopper notre âme secouée et émue d’une caresse réconfortante. Un beau et long solo de saxophone soprano, tenu par Yves Dormoy, dont certains accents évoquent un Jan Garbarek dans ses moments les plus doux, vient ajouter à cette caresse.

Comme souvent chez Darwich, au bout de quelques vers on ne sait plus bien ce qui est célébré, de l’amour, de la terre ou de la paix ; tel « Sur cette terre », un de ses poèmes les plus célèbres, admirablement mis en musique par le Trio Joubran sur A l’ombre des mots.

Le jeu sur les langues entamé avec le Cantique se poursuit ici entre arabe et français, mais Ruth Rosenthal, qui n’a pas quitté la scène, prononce quelques mots d’hébreu qui s’immiscent lorsqu’il est question de paix, ajoutant sans doute une dimension supplémentaire au texte de Darwich (lui-même éduqué en hébreu dans une école israélienne). Les trois langues se mêlent donc enfin, sur cette unique formule-titre : « S’envolent les colombes, se posent les colombes ». La première apparition de ces deux vers s’accompagne de la première vraie lumière - la scène étant jusque-là restée dans une semi-pénombre -, mais aussi du premier vrai moment de puissance musicale. A chacun de ses retours, l’instrumentation se fait un peu plus forte, un peu plus chargée ; la guitare se pare d’effets et de distorsions, à mesure qu’il fait plus clair, comme si la musique était capable de cette paix que les hommes se refusent. Ainsi, le chant d’amour se mue en chant de paix, et les deux langues-sœurs sont enfin réunies, si les peuples, eux, ne le sont pas. De l’amour et de ses combats ne peuvent naître que la paix, avec la nuit, quand s’évanouissent les luttes du jour et de la vie. Sur les dernières mesures, la voix enregistrée du père de Rayess Bek achève le texte, en surplomb d’un dernier solo de guitare, le plus rock de tous, que survolent ces colombes qui ne cessent de tourner.


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© Ch. Taillemite

Et puis… le silence, à nouveau, qui précède de chaleureux vivats. La mamie qui grinche, littéralement sous le charme, applaudit à s’en briser les poignets - qu’elle a frêles - tandis que j’essuie discrètement une larme, émue et frustrée qu’un si beau moment soit déjà terminé ; et là, la petite fille de Ruth Rosenthal se jette dans ses bras, en poussant un « Maman ! » venu du fond du cœur et qui achève de réconforter un public secoué. Au delà des déchirures des mots, de la guerre et de l’amour, il reste la musique, qui lie le tout et retisse les liens arrachés. Salam, Shalom.