Scènes

Roscoe Mitchell au Lieu Unique - La vérité sort de la bouche des soufflants

C’est dans l’atelier du Lieu Unique, à Nantes, en configuration « salon de musique » qu’a eu lieu le concert en solo du saxophoniste Roscoe Mitchell ce 31 janvier 2014.


C’est dans l’atelier du Lieu Unique de Nantes, en configuration « salon de musique » qu’a lieu le concert solo du saxophoniste Roscoe Mitchell en ce 31 janvier 2014. Un ensemble de tapis et coussins, poufs et boudins de mousse disposés en U offre aux spectateurs la possibilité, immédiatement mise en pratique, de s’allonger, de se lover dans la plus confortable disposition possible.

Le dernier rang est, lui, composé de transats à deux places, chaises longues à partager, pourvues de couvertures pour pallier le froid ambiant. Une salle détendue et attentive, une jauge limité à deux cents personnes, une acoustique particulière – celle d’un ancien atelier principal d’usine, une nef d’église pour le son – le concert n’a pas commencé que la « performance » est déjà en cours.

Roscoe Mitchell. Photo Michael Parque

Il arrive discrètement, ses trois saxophones à la main, à pas lents et comptés. Un homme menu, au masque impassible, silencieux. Sans un regard, sans un mot, il empoigne son alto et lance les premières notes. Une par une, lentement, elles s’égrènent, vont se perdre dans les combles ou rebondir, portées par l’écho. Des notes longues, bien séparées - il ne s’agit encore ni de mélodie ni de structure. Puis, peu à peu, il construit. Comme à grands coups de pinceaux, il dessine un espace. Le tableau prend forme. Il travaille sur les harmoniques, les suraigus, les accidents apprivoisés. Le son naturel du saxophone est déchiré, mis en lambeaux, et c’est sur ces débris que le musicien pose les pierres de son édifice. Il passe ainsi de l’alto au soprano et au sopranino. Plus il monte dans les aigus, plus les couleurs deviennent acides et stridentes. Un peu trop, peut-être, pour quelques spectateurs, qui quittent le salon de musique.

Grâce à la respiration circulaire, qu’il maîtrise parfaitement, Roscoe Mitchell laisse peu de place au silence. Les traits espacés du début sont oubliés. Le reste du concert se déroule presque d’une traite, sans pause. Lorsqu’il s’assoit, fatigué, c’est encore en jouant. Ce flot continu, tel un torrent de montagne, serpente entre les paysages que la musique illustre. Parfois, une chute d’eau nous surprend brutalement et c’est la tasse. Mais l’embarcation est insubmersible. Quelques passages sur le fil du rasoir, aussi. Le traitement sonore métallique, la puissance déchirante des plaintes, les zébrures cinglantes des cris sont autant d’éléments qui peuvent faire basculer l’exercice dans l’insupportable, la caricature, le non-sens artistique. Parfois, la frontière est mince qui sépare le génial du n’importe quoi.

Mais ces moments de tension sont à mettre sur le compte de la recherche de contrastes. C’est justement ce qui rend aussi hypnotiques les moments tout en rondeur. Une boucle de quelques notes conjointes, liées par la respiration continue, tournoie grâce l’acoustique du lieu et emplit soudain l’espace. Une sorte de phase telle que les conçoit Steve Reich. L’impression est fascinante, les effets spectaculaires : résonance, superpositions, harmoniques, décalages… bientôt, l’illusion d’entendre une polyphonie est parfaite. Cette longue et magnifique séquence est peu à peu griffée par des incises de plus en plus nombreuses qui la mettent en pièces. Le contraste crée l’inconfort de l’auditeur. Cette sensation d’avoir quitté un éden rassurant et douillet pour un lac salé où pleuvent des météorites ne laisse personne insensible. Et le retour progressif et malicieux à la figure mélodique de départ fait de Roscoe Mitchell un berger, un guide, rassurant et protecteur. Suivez-moi, je vous ramène à la bergerie, semble-t-il nous dire à travers sa musique.

Après une heure de solo, en respiration circulaire quasi constante, l’octogénaire est légitimement las. Un bref rappel marque la fin de la performance. Un vague sourire s’esquisse sur son visage. Il salue et sort. Pas un mot, mais des notes.

par Matthieu Jouan // Publié le 10 février 2014
P.-S. :

N.B. : concert organisé par l’association Cable et le Lieu Unique.