Samora Pinderhughes fait résonner l’intime

Il y a des artistes dont on suit le travail pendant des années avant d’avoir enfin l’occasion de les découvrir sur scène. Samora Pinderhughes faisait partie de ceux-là, de ces musiciens dont la musique a laissé une empreinte immédiate dans mes tympans. Car rares sont les artistes capables de faire résonner l’intime tout en captant l’atmosphère d’une époque, d’une urgence ou d’une émotion.
Artiste multidisciplinaire, ce Californien ne se résume ni à un interprète ni un compositeur. Son œuvre relève d’une démarche artistique globale, profondément politique et engagée, où la musique devient un espace de réflexion, de transmission et parfois même de réparation. Mobilisant aussi bien les arts visuels que la performance ou l’écriture, Samora Pinderhughes interroge les fractures sociales et politiques contemporaines et s’inscrit ainsi dans l’héritage des traditions révolutionnaires des surréalistes noirs, où l’art devient à la fois un outil d’émancipation et un espace permettant de raconter autrement les expériences individuelles et collectives. Des travaux comme The Healing Project, Sonic Healing Rooms ou Call and Response témoignent de cette volonté constante de faire dialoguer création artistique et engagement.
C’est pourtant en tant que musicien que Samora Pinderhughes était présent au Duc des Lombards à Paris il y a quelques semaines, pour une série de concerts qui marquaient ses premières dates françaises. Mais il y avait quelque chose d’étrange à voir cet artiste sur la scène du club parisien. La surprise venait d’abord du lieu choisi pour accueillir un musicien dont le travail est profondément ancré dans les questions sociales et politiques contemporaines. Sa musique appelle l’intime, le silence, l’écoute attentive. Elle demande une disponibilité émotionnelle qui semble parfois entrer en tension avec le cadre même du Duc : ses tables, son public, cette manière particulière de consommer un concert autour d’un verre ou d’un repas. Le club reste aussi, de prime abord, un espace qui semble assez éloigné des convictions et du militantisme portés par Samora Pinderhughes.
Sur scène, Samora Pinderhughes est entouré de musiciens qui l’accompagnent depuis plusieurs années et appartiennent à son cercle artistique le plus proche. Le bassiste Josh Hari, le batteur Jack Deboe et son complice musical Elliott Skinner, à la guitare et à la voix, forment avec lui un véritable espace de confiance. Ensemble, ils donnent profondeur et relief à son univers : la section rythmique construit un écrin subtil autour des mélodies, tandis qu’Eliott Skinner prolonge la musique par son jeu et sa voix.
La complicité entre Samora et Elliott Skinner témoigne d’une amitié de longue date, mais aussi d’une profonde admiration artistique. Samora le présente d’ailleurs comme l’un de ses compositeurs préférés lorsqu’il introduit « Recalling », l’une de ses compositions, lui offrant une place centrale dans le déroulé du concert. Cette relation dépasse la simple présence scénique : elle s’entend. Sa voix et celle de Samora dialoguent, leurs timbres semblent naturellement se répondre. On pourrait même parler d’umami sonore : une alliance de grains de voix, de textures et de nuances qui dépasse la simple harmonie pour créer une sensation de plaisir presque physique.
La set-list mélangeait plusieurs morceaux issus des albums Grief (2022), Venus Smiles Not In The House Of Tears (2024) et Black Spring (2025), dessinant une empreinte sonore très particulière qui explore l’impact émotionnel des violences systémiques, des inégalités, des traumatismes et des souffrances qu’elles engendrent. Avec des morceaux comme « Grief », « Better » ou encore « Gatsby », il aborde ces souffrances avec une grande délicatesse, tandis que d’autres titres, comme « Kill War », portent un message plus frontal. Interprété ce soir-là presque comme une ballade au piano, le morceau dévoile pourtant, à travers ses paroles et ses mouvements harmoniques, une puissance qui frappe comme un tsunami.
Chaque morceau semble graviter autour d’un même noyau : celui des émotions. Les compositions semblent suivre un cheminement intérieur, presque une cartographie des sentiments. Son talent de parolier nous entraîne vers une intimité fragile, une vulnérabilité racontée sans pudeur. La musique vient alors illustrer ces émotions, les rendre presque tangibles, audibles.
Samora Pinderhughes joue avec une multitude d’influences : les harmonies blues côtoient des arrangements folks, des cadences et des contretemps hérités du jazz, auxquels viennent s’ajouter des touches de groove funk qui font parfois basculer l’ensemble vers une forme de soul ou de rock enivrant. Avec lui, la question du jazz semble presque devenir secondaire. Il présente d’ailleurs « Kigly » comme « le seul morceau pour les fans de jazz », avant de rappeler que, malgré les débats autour de ses origines, le jazz est avant tout une musique née de l’expression des émotions. Et des émotions, son œuvre en est entièrement tissée.
Sur scène, il incarne cette approche avec une grande simplicité et honnêteté. Comme il l’explique d’ailleurs lorsqu’il évoque son rapport entre honnêteté et performance, il se sent parfois plus sincère sur scène que dans la vie quotidienne.
Il existe chez lui quelque chose du prédicateur américain, mais débarrassé de toute démonstration excessive. Il parle avec douceur et élégance. Son regard est rarement tourné vers le public : il se perd souvent dans son clavier ou semble chercher quelque chose au-delà de lui-même.
Présente lors de sa dernière soirée, j’ai eu la chance d’assister aux deux sets et d’observer la différence entre les publics de 19 h 30 et de 22 h. Les deux concerts étaient pourtant identiques dans leur construction. Mais quelque chose circulait différemment.
À 19 h 30, beaucoup étaient venus dîner ou boire un verre. L’écoute semblait parfois plus diffuse, comme si la musique peinait encore à trouver pleinement sa place dans cet environnement. À 22 h, l’atmosphère avait changé. Les spectateurs semblaient davantage se laisser porter par la proposition de Samora Pinderhughes. L’attention était plus présente, l’énergie plus chaleureuse.
Les musiciens semblaient eux aussi ressentir ce basculement. Samora se confiait davantage, évoquant son travail autour de l’abolitionnisme, de la violence structurelle, du capitalisme racial et des mécanismes d’injustice. La musique semblait alors trouver un autre espace pour exister, comme si la qualité d’écoute du public autorisait enfin cette parole.
C’est peut-être là que le concert prend toute sa dimension : dans ce dialogue silencieux entre une scène et une salle, lorsque la musique cesse d’être seulement jouée pour devenir une relation.
Avec une simplicité désarmante, Samora Pinderhughes et les musiciens qui l’accompagnent rappellent que la musique peut encore soigner autant qu’elle bouleverse, réparer autant qu’elle réveille. On quitte le Duc avec l’envie de prolonger cette écoute, de poursuivre l’exploration d’une œuvre aussi singulière que nécessaire, mais surtout avec la conviction qu’il existe encore des artistes capables de faire de la musique un lieu de partage, de réflexion et de relation.





