Scènes

Saveurs Jazz à Segré - 1

Sixième édition du festival angevin


Philippe Léogé © J-F. Picaut

Le Saveurs Jazz Festival à Segré (Maine-et-Loire) fait partie du réseau SPEDIDAM. Nicolas Folmer assure la programmation de cette sixième édition, comme il l’avait fait pour les précédentes. La première journée était en partie placée sous le signe des rapports entre la chanson française et le jazz.

Lila et caetera : Jazz Around The Bunker

À l’heure de l’apéritif, un cabaret œnologique accueille le public. Un vigneron biologique, Julien Bresteau (La Grange aux Belles) y fait déguster deux de ses vins entre les interventions des musiciens. Amoureux de Gainsbourg, il a lui-même choisi parmi les propositions de Lila Tamazit et de ses camarades les titres qu’il jugeait en harmonie avec ses produits - bien gouleyants.


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Lila Tamazit © Jean-François Picaut

La légende veut que Gainsbourg se soit fait chanteur par dépit de ne pouvoir être le grand musicien classique ou jazz qu’il rêvait d’être ! Ironie du sort, ses chansons inspirent de nombreux jazzmen… La chanteuse Lila Tamazit et le solide quintet qui l’accompagne ont entrepris à leur tour un parcours dans sa musique. Sans chercher à établir un parcours chronologique, le concert commence par « La Femme des uns sous le corps des autres », une chanson de 1958 créée par la première interprète de Gainsbourg, Michèle Arnaud. Bel hommage à l’anticonformisme et à l’humour de l’auteur. Dans le reste du répertoire, on retiendra « Manon » qui a donné lieu à un beau moment de jazz. Sébastien Boisseau (contrebasse) entame une longue introduction, bientôt rejoint par la clarinette de Matthieu Donarier, tandis qu’à la batterie, Arnaud Lechantre place de délicates ponctuations. Dans un second temps, Jean-Louis Pommier (trombone) et Alban Darche (saxophone) les rejoignent pour une improvisation réjouissante. Une suite purement instrumentale autour de « La Javanaise » s’inscrit dans la même lignée. « Le Serpent qui danse » de Baudelaire surprend par ses rythmes brésiliens. Si j’ai souvent trouvé que la voix puissante et claire de Lila Tamazit manquait un peu de profondeur et de mystère, j’ai été convaincu par les titres sur lesquels la voix était utilisée comme un instrument.

Philippe Léogé : My French Standards Songbook

Le pianiste toulousain Philippe Léogé, formé à la fameuse Berklee School of Music de Boston, fondateur et directeur musical du Big Band 31, directeur artistique du festival Jazz sur son 31, s’est lui intéressé aux chansons françaises devenues des standards de jazz. Il en a fait la matière principale de son dernier album, My French Standards Songbook (Plus Loin / Abeille, 2014, repris chez Klarthe Records), une relecture très riche et toute personnelle de grands titres de notre patrimoine. Par exception, il commence par un thème traditionnel indien ! L’occasion d’une longue improvisation où la main gauche joue une sorte de basse continue tandis que la droite enchaîne les variations. L’interprétation brille par la puissance déployée (une constante de ce concert), l’ampleur des plans et la variété des couleurs. Du répertoire issu du disque, nous entendrons notamment « La vie en rose » de Louiguy, immortalisée par Piaf et Armstrong. « Que reste-t-il de nos amours ? » (Trenet) joue souvent dans le registre paroxystique. Le pianiste rend un hommage délicat au Sacha Distel de « La belle vie » qui a notamment inspiré Tony Bennett. « Et maintenant, que vais-je faire ? » de Bécaud (reprise entre autres par Sinatra et Presley), prend ici une ampleur insoupçonnée.


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Philippe Léogé © Jean-François Picaut

Le concert consacre une large place à un hommage appuyé à Claude Nougaro, dont Léogé fut l’ami pendant les quinze dernières années de sa vie. La suite intitulée « M. Claude » repose largement sur « Worksong » (Nat Adderley), mais fait aussi appel à « Girl Talk » (Neal Hefti), « Round Midnight » (Monk) et à « Berimbau » (Baden Powell), sans oublier d’autres brèves citations qu’on pourrait qualifier d’opportunistes. À certains moments, on croit entendre le phrasé de Nougaro ; ailleurs, la scansion s’efface devant d’infinies nuances et la fluidité des accords.

Léogé a investi ici tout son savoir, son savoir-faire et sa sensibilité. Le public ne s’y est pas trompé qui a accueilli avec ferveur une œuvre côtoyant aussi bien Debussy que le jazz.