Chronique

Schweizer/Favre

Live In Zürich

Irène Schweizer (p), Pierre Favre (dms, perc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Figures emblématiques des musiques improvisées européennes, la pianiste Irène Schweizer et le percussionniste Pierre Favre aiment à deviser ensemble, la confiance qui règne entre leurs instruments les transmutant parfois en jumeaux sensibles. La musicalité de l’un s’empare de la frappe de l’autre et tous deux se mêlent avec bonheur. Ils se répondent, se complètent, s’interrogent, mais sans récitation - pas de « par cœur » ici. Dans leurs échanges, il est question de circulation et de passages. Le duo n’a pourtant pas réécrit le Code de la Route helvète ! Le sentier qu’ils dessinent est familier et escarpé, il les relie comme il rapproche tous les musiciens qui ont croisé leur route, de Joëlle Léandre à Samuel Blaser. Voici quarante-cinq ans qu’ils jouent ensemble. Pourtant, à entendre ce Live in Zürich capté par Intakt Records en mars 2012, on croirait qu’ils se découvrent encore.

Sur « Gemini Constellation », les balais de Pierre Favre teintent de pastel les tréfonds du piano de Schweizer, et la fraîcheur de la discussion se confirme. Il est aérien, elle est plus terrestre… Mais les espaces non confinés où ils évoluent mutent jusqu’à se confondre dans un subtil rapport de forces entre modernité et mémoire. En un demi-siècle, l’impétuosité du dialogue n’a pas décru. Il y a de l’urgence et une flamme rougissante à chaque fronce de leurs mouvements. Ni l’un ni l’autre ne ressent le besoin de l’affrontement, mais au contraire celui du soulignement. Avec Schweizer et Favre, l’instant s’écrit à quatre mains, sans temps faibles. Lorsque le percussionniste évoque un brouillard d’acier sur « Birds of Paradise », la pianiste s’engage dans un discours plus impressionniste qui s’irise de blues à mesure que la frappe se fait plus franche. Une attention mutuelle qui nourrit leurs convictions intimes et construit leur musique. Même lorsque le duo évoque de grandes étendues abstraites, comme sur « Night Flights » où, en un exercice symbiotique, la main droite de Schweizer semble aussi effleurer les cymbales de Favre, une pulsation frénétique peut s’emparer d’une atmosphère inflammable. Celle-ci atteint son point d’incandescence sur le turbulent « Open Star Clusters », peu de temps avant qu’Irène Schweizer ne se lance dans une magnifique évocation du « All Alone » d’Irving Berlin.

Si ancienne que soit leur collaboration, le duo sur disque de ces deux musiciens est toujours un moment exceptionnel. Live in Zürich n’est que leur troisième enregistrement de ce type ; mais le capiteux parfum de rareté qui en émane le rend enivrant. Lorsqu’il se clôt sur un « Blues For Crelier » de rocaille, on y découvre même une forme d’insouciance qui laisse entendre qu’une autre décennie pourrait passer que ces deux-là auraient toujours autant de choses à se dire.