Scènes

Sclavis - Raulin, l’art du duo

Louis Sclavis et François Raulin à Payrac. Un hymne à la beauté


Photos : Marc Pivaudran

Louis Sclavis et François Raulin ouvraient le saison d’hiver du théâtre de l’Usine de Saint-Céré à Payrac dans le nord du Lot. Sous la neige mais dans les étoiles.

Le petit village de Payrac – mignon comme tout par ailleurs – est à quelques encablures de Souillac, dans le nord du Lot. Mais ce 1er décembre, il semble au bout du monde car c’est toute une expédition pour y accéder. Il neige et ça tient ! Aussi, dans la voiture qui avance à la vitesse d’un escargot, on craint qu’il n’y ait personne – ou presque – pour le concert que donnent le soir même Louis Sclavis et François Raulin. Mais quand Robert Peyrillou – qui conçoit la programmation jazz de la saison d’hiver du théâtre de l’Usine de Saint-Céré – se poste devant la scène et annonce ces « deux musiciens phares », on constate avec grand plaisir que les places libres sont très peu nombreuses. La neige n’a pas eu raison de la poésie.

François Raulin par Marc Pivaudran

Car il s’agit bien de poésie. Au-delà des notes, ce sont la délicatesse et la sensualité qui viennent habiter la salle de concert. A tel point qu’on oubliera très vite les chaises en plastique bleu sur lesquelles les spectateurs ont été invités à poser leur séant. Ce mobilier de jardin est d’autant plus regrettable que la petite salle est agréable et l’acoustique – les instruments ne sont pas amplifiés – plus que correcte. Mais peu importe car le duo nous envoie, dès le premier morceau, « Le Sommeil des sirènes » de Louis Sclavis enchaîné sans interruption avec « Last Exit » de François Raulin, très haut dans le ciel. C’est beau et, n’étaient les températures négatives, on regretterait volontiers que la voûte étoilée ne chapeaute pas ces moments de plénitude. Quelquefois même la grâce s’invite. « Lettre à Emma Bovary », une composition de François Raulin issue de Correspondance, est à cet égard une très belle respiration. Que racontent-ils, ces deux esthètes ? L’amour pour sûr - et les mots sont si tendres qu’on ne peut que flancher. Comme on le fera avec « Along the Niger », une composition de Louis Sclavis. Les deux musiciens nous promènent dans un paysage qu’ils dépeignent à la manière des pointillistes. On a là une fresque que composent une multitude de sons et de notes. Sclavis quitte complètement la partition, repousse le pupitre et déroule un très beau chorus. Être inspiré, est-ce cela ? On remarque à cet égard que le clarinettiste joue le plus souvent les yeux fermés. L’attention qu’il porte à ses phrases est en phase directe avec le silence de recueillement qui habite la salle. On est bouche bée et certains d’entre nous – peut-être par mimétisme ? – ferment les paupières. Indubitablement, on savoure. Quelques bravos, vers la fin du concert, témoignent de l’intensité qui demeurait dans la salle. Ils sont discrets comme si, trop forts, ils pouvaient offusquer la volupté qui s’est installée depuis près d’une heure et demie. Ils témoignent que mine de rien, chez certains d’entre nous, la plénitude s’est transformée en exaltation. D’ailleurs, on ne reviendra sur terre qu’après deux rappels fermement demandés et la promesse d’un vin chaud. Il fallait au moins ça.

Louis Sclavis par Marc Pivaudran