Simon Hanes, un cocktail explosif

Simon Hanes est un artiste inclassable et son dernier album, Gargantua, ne fait que le confirmer. Établi a Brooklyn, il se considère avant tout comme un compositeur et un arrangeur, et non comme un instrumentiste, même si la guitare et la basse électrique sont ses principaux véhicules.

Originaire de la région de San Francisco, Simon Hanes est issu d’une famille musicale. Son père, plus connu sous le nom de John Stench, a été le batteur du groupe de rock Pearl Harbor & The Explosions et de la formation post-punk Chrome, entre autres. Sa mère est chanteuse. « Elle donnait des cours à la maison et notre demeure étant mal insonorisée, j’ai été exposé à des tas de sons, cinq heures par jour, dès l’âge de cinq ans environ », explique-t-il.

Cet environnement l’incite à tenter d’apprivoiser la guitare et la basse électrique. « Adolescent, je me souviens une fois d’avoir fait un bœuf avec mon père et Henry Kaiser, dit-il. Et Henry se plaignait que je jouais de la basse comme d’une guitare. » Il estime que ces instruments ne constituent pas son identité musicale ; dans son cas, la fin justifie les moyens.

Le cercle familial comprenant de nombreux musiciens — son oncle Hilary est bassiste —, il peut facilement bénéficier de leçons mais glane également des idées au détour de conversations. Il n’étudie pas la musique de manière académique avant l’université. D’ailleurs il ne se prédestine pas à cet art. « J’adorais dessiner et ma mère m’a raconté que lorsque j’étais gosse, je lui avais dit que si je ne pouvais pas dessiner je préfèrerais ne pas vivre, confie-t-il. Apparemment, j’ai changé d’idée en cours de route. »

Simon Hanes @ Walter Wlodarczyk

Au lycée, l’envie de devenir musicien prend forme. Ainsi, Hanes se retrouve de l’autre côté des États-Unis au New England Conservatory, le seul établissement prêt à l’accepter. « Je voulais écrire de la musique, mais je ne me rendais pas compte que je n’avais pas les compétences nécessaires et que j’avais des lacunes en théorie musicale. » Il étudie notamment avec la Péruvienne Olga Pozzi-Escot. Mais lorsqu’il découvre le pianiste Anthony Coleman (devenu aujourd’hui un collaborateur), il ne veut travailler qu’avec lui. « Parce qu’il avait un profil non conventionnel : il comprenait mes difficultés et nous pouvions avoir des discussions enrichissantes », souligne Hanes.

Depuis sa sortie de l’université, Simon Hanes a lancé des projets qui soulignent son éclectisme. Parmi ses principales activités, il dirige Tredici Bacci, un grand ensemble qui s’inspire des bandes originales des films italiens des années 60 et 70. GNR8RZ est un quartet explosif avec Coleman, la violoncelliste Aliya Ultan et le batteur Calvin Weston. Ou encore le trio Trigger qui mêle impro et thrash metal et que John Zorn a invité à jouer certaines de ses compositions.

Son nouvel album, Gargantua (Pyroclastic), s’inscrit dans une nouvelle esthétique. Il est le résultat de l’intérêt dont le compositeur témoigne pour le Moyen Âge. « L’histoire de la musique aux États-Unis n’a que 200 ou 300 ans. Alors il me paraît normal de m’intéresser à l’histoire européenne, et d’une certaine façon, je me sens davantage en contact avec l’humanité au travers de la littérature et de la musique médiévales. » À l’origine, Hanes se passionne pour Alfred Jarry, ses contemporains et la pataphysique. C’est ainsi qu’il apprend qu’à la mort de Jarry, les seuls livres retrouvés chez lui étaient Gargantua et Pantagruel de Rabelais.

GNR8RZ @ Avec l’aimable autorisation de Simon Hanes

Le concept de l’album germe en 2022. Il commence à prendre des notes, faire des ébauches et dessiner des croquis. C’est lors d’un séjour de trois semaines à Hawaï, entrepris en 2024 pour assouvir sa curiosité relative aux volcans, qu’il commence à concrétiser ces idées qui étaient encore à l’état d’abstraction. Le projet qu’il a alors en tête est ambitieux : l’ensemble qu’il envisage comprend quinze musiciens avec trois chanteurs (des sopranos), trois trombones, trois contrebassistes, trois batteurs et trois joueurs de cor d’harmonie. Pour sa part, Hanes décide de ne pas faire partie du groupe. « Jouer et diriger en même temps est casse-couilles, avoue-t-il. D’autre part, je voulais vraiment pousser les musiciens et compte tenu de la complexité de la musique, il valait mieux que je me concentre sur la direction d’orchestre. »

L’ampleur du projet est un sujet d’inquiétude car Hanes sait qu’il va coûter cher. Mais il bénéficie d’un coup de pouce financier sous la forme d’une bourse. Les compositions qu’il a écrites s’inspirent de Rabelais, mais aussi de la volcanologie et de Dante. Le résultat est impressionnant : de multiples influences (polyphonies de la Renaissance, folklore ukrainien, chants tibétains, rock, minimalisme, musique d’avant-garde européenne) se percutent pour accoucher d’une œuvre jouissive, chaotique et parfois hilarante. Une sorte d’OVNI dans le monde musical actuel.

Alors, comment rebondir après une telle expérience ? À court terme, Simon Hanes va se consacrer de nouveau à son groupe de surf music, Tsons of Tsunami. À plus long terme, c’est un grand point d’interrogation. Sur un schéma similaire à Gargantua, il se voit bien écrire pour deux pianos, deux orgues, deux harmoniums et deux accordéons. « Il existe toujours un lien entre mes centres d’intérêt et la musique que je compose, déclare-t-il. Actuellement, mes sujets de prédilection sont la musique irlandaise et le cosmos. Je n’ai encore aucune idée de ce qu’il va en advenir. »