Sonny Rollins, un colosse est tombé
Le saxophoniste est décédé à l’âge de 95 ans, le jour anniversaire de Miles Davis.
Sonny Rollins © Michel Laborde
Saxophone Colossus allait bientôt célébrer ses 70 ans, et saxophone colossus, 95 ans, n’est plus. Avec le décès de Sonny Rollins, l’enfant de Harlem, c’est tout un lien direct, presque devenu ténu avec le temps, qui se rompt : celui qui nous reliait physiquement à John Coltrane, Max Roach, Miles Davis ou Don Cherry. Un pont, lui qui les aimait tant. Sonny Rollins n’était pas seulement ce musicien entier au son inimitable, puissant et profond à la fois ; c’était avec le temps devenu le symbole d’une musique qui, comme le phénix, ne veut jamais mourir. Sonny Rollins laisse une discographie colossale - forcément - et une certaine idée de cette musique que l’on nomme jazz : une force et une obsession incommensurables qui se mélangent avec une fragilité et une humilité sincère.
La jeunesse de Sonny Rollins est celle d’un kid de quartier populaire livré à lui-même et à la rue : dix mois à Riker’s Island pour vol et consommation de stupéfiants. Mais il y a la musique. A 21 ans, en 1951, Sonny Rollins devient musicien professionnel, pris très vite en sympathie par Thelonious Monk, c’est avec lui qu’il enregistra ses premiers morceaux. A 24 ans, en 1956, il publie Moving Out sur le label Prestige, avec Kenny Dorham à la trompette et Max Roach à la batterie. Monk est présent sur un titre, « More Than You Know », le plus langoureux d’un album rangé totalement sous l’égide d’un be-bop triomphant qui filait droit vers le hard bop. Déjà, à cet époque, comme plus tard avec Way Out West (1957), l’un des premiers trio sans piano avec Shelly Manne à la batterie et Ray Brown à la contrebasse, on reconnaît Rollins entre mille grâce à ce son entier, sans scorie, très rond. Puissant et lisse. Comme inaltérable.

- Sonny Rollins © Michel Laborde
Partir et revenir, c’est un peu la marque de Sonny Rollins. L’histoire est connue : après des années 50 renversantes et en quelques mois la sortie de deux merveilles ancrées dans l’Histoire des musiques africaines-américaines, une pause de deux ans qui correspond à un voyage en Inde et la découverte d’une grande spiritualité. Les deux merveilles sont Tenor Madness (1956) avec Paul Chambers, Red Garland et Philly Joe Jones mais surtout John Coltrane en invité puis Saxophone Colossus (1957) avec Doug Watkins, Tommy Flanagan et Max Roach, le disque avec ce délicieux calypso, « St. Thomas » qui lui est indissolublement lié. Il s’éclipsa donc en 1959, non sans avoir laissé un très beau Freedom Suite avec Roach et Oscar Pettiford à la contrebasse. Pris de doutes, Sonny Rollins ? Ce grand solitaire a eu besoin de ces tangentes qui le faisaient se recentrer sur son instrument dont il fut une véritable métonymie ; lorsqu’il revient en 1962, c’est notamment avec The Bridge, en référence au pont de Williamsburg où il répétait secrètement, seul face aux éléments.
On a souvent dit que Rollins avait loupé le coche de la New Thing puis plus tard du free jazz. Les concerts des années 60 avec Don Cherry, dont il existe des témoignages essentiellement européens, battent largement en brèche cette billevesée. Avec Henry Grimes à la contrebasse et Billy Higgins à la batterie, le saxophoniste se montre très créatif et capable de prendre les chemins de traverse. Il laisse entrevoir ce que seront ses années 70 et 80 entre deux expériences électriques (The Cutting Edge, 1974) après une nouvelle pause à l’orée des seventies : des soli qui semblent ne jamais se tarir, toujours habités par une volonté de se frotter au plus près de la vérité. Une puissance folle, toujours, et une recherche constante aux côtés de musiciens fidèles comme le trompettiste Donald Byrd, le pianiste Mark Soskin ou encore Tony Williams à la batterie (Dont Stop The Carnival, 1978). Une musique essentiellement publiée par le label Milestones, à qui il sera fidèle jusqu’à la fin du siècle.

- Sonny Rollins © Michel Laborde
En 2001, alors qu’il vit encore à Manhattan, non loin de l’épicentre, il sort de chez lui précipitamment avec son seul saxophone (un super-pouvoir ?) après les attaques du World Trade Center. Il part à Boston quelques jours plus tard pour enregistrer Without a Song : The 9/11 Concert qui constituera le dernier de ses disques avec Milestones. On y retrouve notamment Bob Cranshaw à la basse, qui fut de The Bridge, mais aussi du Sonny Meets Hawk de 1963, la rencontre de Sonny Rollins et Coleman Hawkins. Les années 2000 resteront celles des célébrations pour Sonny Rollins. En 2011, après avoir été sacré en Suède du prestigieux Polar Music Prize avec Steve Reich, il est notamment reçu par Hillary Clinton au Département d’État américain. À lui seul, Sonny Rollins incarnait une certaine idée de ce que représente le jazz. À n’en pas douter, la musique vient de perdre l’une de ses vigies les plus intransigeantes.

