Scènes

Illtet & Marc Ribot à Sons d’Hiver

La 25e édition de Sons d’Hiver investissait, vendredi 5 février, l’Espace Culturel André Malraux au Kremlin-Bicêtre. La soirée affichait complet avec les concerts de Mike Ladd’s Illtet et de Marc Ribot’s Ceramic Dog.


Sons d’Hiver en Val de Marne fêtait cette année ses 25 ans. Les « musiques » à l’affiche de ce festival sont très attendues par un public demandeur de qualité et souvent de rareté. Le festival propose en effet des événements où convolent jazz, musiques afro-américaines, musiques du monde et traditionnelles, grands noms passés et voix contemporaines, explorant les sons sans peur des frimas.

J’aborde cette soirée de Sons d’Hiver au Kremlin-Bicêtre avec l’assurance de « frissons garantis ». André Malraux déroulant le tapis rouge à deux guitaristes à la fois humbles et légendaires parce qu’ils ont réussi à fusionner sérieusement un éclectisme pop sans rien sacrifier à la rentabilité ni se départir de leur cool légendaire : quelle promesse ! Jeff Parker, des cultissimes Tortoise, et le New-Yorkais Marc Ribot. La force de ces deux guitaristes, c’est aussi de bien choisir leurs collaborations.

En première partie, c’est au sein de Illtet [1], le nouveau groupe de Mike Ladd - slameur, compositeur bouillonnant, adepte du spoken word, en un mot poète contemporain - que l’on retrouve la force tranquille de Parker. Après le projet hommage à Bill Evans, B2Bill, Ladd célèbre ici la sortie d’un disque sur le label RogueArt. Gain va dévoiler ses secrets au cours d’un set certes tâtonnant, mais porté sur la percussion, l’engagement du verbe et du son. Ladd, Américain lettré, citoyen du monde et francophile, ne peut s’empêcher d’évoquer Thomas Jefferson et les pères fondateurs d’Etats d’Amérique qu’il ne comprend plus, tant les erreurs de l’histoire se répètent. Entre constats désolés (« I’m stuck in History ! » vocifère-t-il) et espoirs humanistes que portent ses digressions rappées, la guitare de Jeff Parker se fraie un chemin, tisse des nappes sonores et apaise. Magique, elle est le seul élément du quartet à faire office de paratonnerre face aux attaques curieusement déphasées du MC Hprizm.

Enfin, et c’est la révélation du concert, je constate que les punchlines ne sont pas seulement faites de mots. Le jeune batteur David Frazier tire son épingle du jeu en démontrant toute sa force dans cette création, ce répertoire interprété pour la première fois face à un public bigarré. On le recroisera très certainement.

Fusion et éclectisme sont aussi, forcément, au cœur du second rendez-vous. Le très attendu Marc Ribot et son power trio Ceramic Dog. LE guitariste de l’underground new-yorkais se produit pour la première fois au festival et fait salle comble. Compagnon de dérives et frère siamois de John Zorn dans Electric Masada, leader de Los Cubanos, Rootless Cosmopolitans et second esprit de The Lounge Lizards (avec John Lurie), collaborateur bruitiste inspiré de Tom Waits, Elvis Costello ou Bashung chez nous, Ribot peut tout jouer.


JPEG - 116.4 ko
Shahzad Ismaily © Christian Taillemite

Toujours surprenante, sa musique se fait volontiers atonale ou bancale, là où on l’attend pop ou standard, pour mieux jouer avec nos sens et nos mémoires. Quand il s’agit de reprendre des classiques, on oublie ses références et l’on plonge avec ivresse dans la singularité des interprétations roboratives de ce guitariste jamais robotique. Ce soir, Ribot rejoue « Take Five » de Brubeck et, dans sa langue, une version personnelle de « La Noyée » de Gainsbourg.


JPEG - 87.8 ko
Ches Smith © Christian Taillemite

Le concert dense, échevelé, réunit les métalleux, poings levés au premier rang, et les érudits jazz ou rock plus discrets, qui, bien qu’ayant pris de la hauteur et de l’aplomb dans les gradins, ont eux aussi les tympans soufflés par un son poussé au maximum de la décence. Ribot, très en forme, démontre avec fluidité sa capacité à passer d’un registre à l’autre, de la quiétude d’une ballade (« Bateau ») aux riffs décoiffants de l’album délibérément rock Your Turn. Il fait chaud et le public assoiffé en redemande. Tant mieux car bien qu’assis, le guitariste sue sang et eau pour tenir le rythme imposé par son géant de batteur qui lui tient la dragée haute, par amour du jeu bien sûr (je me suis d’ailleurs amusée à vérifier que je pouvais tenir debout sous la plus haute cymbale de sa batterie : c’était le cas). Habitué aux grands bonds, membre des formations transgenre Xiu Xiu et Secret Chiefs 3, Ches Smith est tout simplement implacable, monstrueux. Cet immense batteur abreuvé à Zorn et Ribot, porte le concert de ce soir et la musique de son mentor vers des contrées où la puissance est normalité. Il est épaulé par un autre extraterrestre Shahzad Ismaily, multi-instrumentiste aussi placide à la basse que touchant dans ses expérimentations à la flûte ou aux samples électroniques. Deux - non ! - trois rappels auront raison du répertoire de ce Ceramic Dog, chien de faïence à la solidité éprouvée.

par Anne Yven // Publié le 13 mars 2016

[1Contraction de « ill » – sick as in illmately good – et de « quartet »