Scènes

Sons d’hiver 2011 (2) : Marilyn Crispell & Francesco Bearzatti Tinissima Quartet

Deuxième semaine pour le festival Sons d’hiver : à Arcueil, Marilyn Crispell en solo et le Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti présentent deux musiques radicalement différentes, réunies par une même intensité d’incarnation, l’une en intériorité, l’autre en expressivité.


Continuant la tournée des banlieues parisiennes, le festival Sons d’hiver s’installe cette fois-ci à l’Espace Jean Vilar d’Arcueil, à une demi-heure du centre de la capitale. La salle, plutôt petite et confortable, accueille Marilyn Crispell en solo, puis le Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti : deux musiques radicalement différentes, réunies par une même intensité d’incarnation, l’une en intériorité, l’autre en expressivité.

Sans un mot, cachée derrière ses cheveux, Marilyn Crispell déroule son imagin-émotion au piano pendant près d’une heure et demie dans un silence rare, aussi respectueux qu’attentif. Ce mot-valise traduit bien l’intensité du silence qui entoure la musique : pas un applaudissement pendant le récit(al). En revanche, une foule de mains réclament un, deux, trois rappels, le retour de ce chant nocturne (au premier sens du terme : la lumière est pour le moins tamisée dans la salle), de ce paysage venteux, de ces collines mouvantes. C’est une gourmandise qu’elle récolte.

Le réveil ne va-t-il pas être douloureux ? Non car le Tinissima Quartet sait y mettre les formes. Francesco Bearzatti (cl, as) retrace en musique la vie de Tina Modotti, photographe, costumière, actrice, journaliste et activiste de la première moitié du XXè siècle. Italie, Autriche, États-Unis, Mexique, Russie, Espagne (elle y a été infirmière pendant la Guerre civile), Modotti a beaucoup voyagé et le quartet qui porte son nom la suit dans son périple : les morceaux correspondent aux épisodes marquants de sa vie, dans l’ordre chronologique. Ses photos, projetées en très grand en fond de scène, enveloppent les musiciens de leur lumière noire et blanche. Giovanni Falzone (tp), Danilo Gallo (cb, b) et Zeno de Rossi (dr) accompagnent Bearzatti dans cette fête révolutionnaire. Faucille, marteau, maïs, journaux, enfants et ouvriers, chaque lieu est une source d’inspiration visuelle et musicale.


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Woman with Flag © Tina Modotti

Un solo de contrebasse est illustré par un cactus géant, des rythmes sud-américains se déroulent sous l’œil d’un masque cornu évocateur du théâtre antique, la clarinette s’orientalise au contact de la Russie… de la même manière que la photographie visite tous les continents, la musique touche à tous les styles, mais c’est finalement le rock qui domine, qu’il soit joyeusement libre avec les cris et les chants en forme de râles de Giovanni Falzone, déploie une folie guerrière pour le Guernica de Picasso ou se fasse martial avec les roulements de tambour de Zeno de Rossi pour la marche funèbre de Tina Modotti. Le magnifique son de clarinette de Bearzatti lance des regards complices et malicieux à la trompette, dont les sons aigus tranchent de façon amusante avec l’allure très italienne de Falzone. Instrumentiste hors pair, ce dernier retourne l’instrument en tous sens, siffle entre les pistons et dégaine un petit sifflet en plastique, pour rire - mais sérieusement.

La Suite pour Tina Modotti se compose de neuf pièces, mais les musiciens ne marquent aucune pause dans son déroulement. Leur énergie, leur don à la scène est enchanteur, et si communicatif qu’une spectatrice du premier rang se lève pour exécuter une danse endiablée pendant le rappel. « Cotton Club », extrait de l’album suivant (Suite for Malcolm X, encore un parcours de vie), pourrait être un tube disco. Ça chante, ça danse, ça raconte une histoire : avec des photos pour la première suite et des dessins (Francesco Chiacchio) pour la seconde. Le lendemain a lieu leur vernissage : de superbes encres noires, tortueuses et torturées, illustrent la musique de Bearzatti. L’ambiance y est à la fête, et ce n’est pas pour rien.