Scènes

Sound Disobedience, entre Paris et Berlin 🇸🇮

Le festival de Ljubljana se tenait pendant trois jours, par beau temps.


© Marcandrea Bragalini

Les éditions se suivent et ne se ressemblent pas. Celle de 2024 était quasiment acoustique, avec une prime à la contrebasse et au piano. Celle-ci est essentiellement tournée vers l’électronique et tout ce qui se branche (pads, magnétophone, pédales d’effet, etc.). Une quantité délirante de guitares électriques d’un côté, des trompettes qui n’en sont pas de l’autre, beaucoup de gens qui viennent de Berlin et une surdose de Français. Quel cocktail !

Le public du festival © Marcandrea Bragalini

Le plateau est au niveau du public, toujours compris entre une soixantaine et parfois une petite centaine. Les cinq cordes et les trois vents vibrent et jouent de la structure du son, sa matière même. Dans un premier temps, c’est un bourdonnement général émis par les guitares et une montée en puissance des soufflants, puis les interactions viennent éclater ce corps monolithique en jaillissements individuels qui se ré-agrègent ensuite, par strates ascendantes. Il faut souligner que les couleurs de cet ensemble Lebdeči stroj (The Floating Machine) mené par le contrebassiste Jošt Drašler sont vraiment uniques. Un violon, un violon alto, une harpe, une guitare électrique et électronique, deux saxophones alto et soprano et une trompette ou parfois une trompette de poche bricolée, avec des pavillons supplémentaires fichés dans la tuyauterie. Autant que l’expérience d’un long moment de flottement musical, c’est la couleur qui reste en mémoire.

Mazen Kerbaj © Marcandrea Bragalini

Le concert suivant débute alors que la scène est vide. Mazen Kerbaj commence son solo depuis les coulisses. Sa trompette est enfoncée dans un tuyau de plastique, il déambule sur scène en faisant tourner le dispositif, obtenant un son blafard, un drone mystérieux. Il souffle dans un bec de sax, ce qui donne au son un aspect boisé et coupant que n’aurait pas une embouchure normale. Souffle continu et mouvement de danse, le musicien procède plus de l’installation que du concert traditionnel. Tout le monde est fasciné. Enfin, il s’installe à son établi. Percussions diverses, sonnailles, appeaux, jouets qui font Pouet, jeu avec l’eau de la condensation dans l’instrument, c’est une performance fantastique des possibles, menée avec simplicité et humanité. La séquence la plus surprenante est celle qui consiste à jouer avec un ballon de baudruche coincé sur la trompette d’un côté et entre ses dents de l’autre. C’est finalement très visuel et cela à sûrement à voir avec son activité de dessinateur par ailleurs !

Ce solo kaléidoscopique est suivi du duo formé par le saxophoniste, compositeur croate et berlinois Grgur Savić et la platiniste JD Zazie, également berlinoise. Il y a là matière à réflexion : l’électronique, rêche et dépouillée des platines de JD Zazie ou des sons de saxophones que Savić transforme avec ses pédales, prend le dessus dans le processus d’interaction, comme si les machines jouaient seules. Le parti-pris est radical.

Gaza In My Phone © Marcandrea Bragalini

Avant la seconde journée de concerts, Mazen Kerbaj – avec sa casquette d’auteur et de dessinateur – fait une lecture de son ouvrage « Gaza In My Phone ». Devant les dessins projetés sur écran, il lit en anglais les textes qui témoignent du génocide perpétré en ce moment à Gaza par l’armée et le régime israélien [1] Pourtant ici, en Slovénie, personne ne gesticule en criant à l’antisémitisme. Les gens ont la tête bien faite, et rien n’est plus logique que de s’indigner du génocide à Gaza aussi fortement que des actes antisémites perpétrés partout par des nazis décérébrés. En attendant, l’ambiance n’est pas à la rigolade en sortant de la salle.

Jérôme Noetinger et Angelica Castello © Marcandrea Bragalini

C’est le duo Jérôme Noetinger et Angelica Castello qui ouvre la deuxième série de concerts. Une grande table remplie de matériel divers, des K7, une flûte à bec basse rouge, un magnétophone à bandes magnétiques avec table de mixage, quatre enceintes sur pieds, ça éclabousse de partout ! L’essentiel du duo repose sur des enregistrements, des voix, de la radio, des boucles, des sons. Puis, entre les bidouillages de bande, le son de la flûte, les allers et retours entre les deux artistes, tout se confond en un vaste monde sonore aux étranges cliquetis et palabres. En se laissant complètement porter par la magie et l’inattendu, on se perd.

Le trio qui suit utilise de nombreuses techniques étendues à la guitare. Gašper Piano et Quentin Stokart ne jouent pas de guitare, ils jouent avec. Tirage de cordes jusqu’à leur limite, larsen et autres brouillages avec des appareils électroniques, grattements, frottements, etc. Tout y passe. Ces sonorités pétillantes et métalliques sont contourées par le jeu acoustique de Sofia Borges à la batterie.

Sofia Borges © Marcandrea Bragalini

Cette dernière, berlinoise, se produit de plus en plus en Europe, dans des configurations où elle sait se mettre en valeur. Ses interventions en finesse, avec plein de petits artéfacts différents, viennent boiser et naturaliser les propositions électriques des guitaristes.
Puis, un duo de trompettistes qui utilise aussi les sourdines, les objets et l’électronique se produit. Birgit Ulher et Nicolas Collins sont de face, debout, en double et jouent une musique minimale, pleine de silences et d’air. Le dispositif spécial de la trompette de Collins (qui est un fait une trompette électronique) lui permet toutes sortes de modification du son et ouvre le champ des réponses possibles pour Ulher. Ce concert est resté suspendu dans les airs et clôt la journée.

Concert de l’atelier © Marcandrea Bragalini

Neposlušno / Sound (Dis)obedience est un festival qui propose un atelier gratuit chaque année. C’est Mazen Kerbaj qui l’animait en 2026 et c’est les musicien·nes de cet atelier qui jouent devant nous ce dernier jour. Un ensemble hétéroclite d’instruments et de niveaux, puisque parmi les amateur·trices se glissent Quentin Stokart et Gašper Piano ou Luka Zabric, le saxophoniste du projet The Floating Machine ! On y trouve également deux musiciennes déjà croisées à Lódz, lors d’une session Intl Jazz Platform, ce qui permet de suivre leur évolution. Le groupe a la particularité d’avoir cinq guitares électriques, il va falloir faire avec ! Même si les douze jouent parfois ensemble, la parole circule par petits groupes. De belles choses se passent.

Korhan Erel et Shabnam Parvaresh © Marcandrea Bragalini

On découvre le duo formé par Shabnam Parvaresh et Korhan Erel, soit une clarinette et un pad. Elle vient d’Iran et vit à Osnabrück où elle a actuellement la charge de la programmation du Morgenland Festival. Iel vient de Turquie et vit à Berlin, artiste sonore et électronique, iel utilise essentiellement un set restreint. Il y a de belles mélodies, parfois proche d’un son d’orgue d’église. La clarinette est branchée et peut produire des sons particuliers. Parvaresh est à l’aise sur la clarinette en Mib comme sur la clarinette basse. Elle n’en joue parfois que du bec + bocal, comme une sorte de shofar. Ce duo pourtant bien branché, arrive à obtenir des sonorités plutôt proches de sons acoustiques, en tout cas presque naturelles, ce qui est un comble ! C’est vraiment calme et envoûtant.

Pour conclure ce magnifique festival, un autre Français, le saxophoniste et batteur Pierre Borel en solo. C’est pendant le confinement qu’il s’est mis à la batterie, très sérieusement et qu’il a décidé, après une longue préparation, de l’intégrer dans un solo avec son sax alto. Concept fragile, à la limite du cirque, ce genre d’exercice est réservé aux professionnel·les. Ne faites pas ça chez vous !

Pierre Borel © Marcandrea Bragalini

Pierre Borel transforme cette idée en performance. Immédiatement je pense à l’album Root Strata de Roland Kirk, construit sur le même principe et avec la même intensité. Les gestes sont synchronisés, les tonalités sont sèches, organiques et en respiration circulaire, il peut provoquer des montées narratives jusqu’à une belle acmé. C’est décidément une prouesse technique au service d’une histoire musicale emballante.

Cette nouvelle édition de ce festival de musiques curieuses et inattendues ancre encore plus solidement l’association Sploh et son directeur artistique Tomaž Grom dans le circuit européen. Toujours aussi proche du public, c’est l’un des rares endroits où l’on trouve si peu de séparation entre les artistes, les auditeur·trices, les invité·es et le personnel technique. Une oasis de fraternité et de respect où seul le partage et l’écoute ont de la valeur. Un festival rare qu’on espère voir perdurer.

par Matthieu Jouan // Publié le 3 mai 2026

[1Rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 16 septembre 2025 Lire en ligne.