Scènes

Standard Bank Joy Of Jazz à Johannesburg (août 2012)

Jazz in Africa


Trois jours de jazz, mais aussi découverte d’un pays contrasté, qui fait partie des démocraties émergentes et réserve quelques belles émotions.

Nous arrivons à 19h30 sur les lieux du festival, ce 23 août 2012. Nous, c’est à dire une quinzaine de journalistes de provenances très diverses, une bonne moitié d’Américains ou Africains-Américains de la presse écrite, web ou radios, trois Japonais (dont deux femmes) d’une radio de Tokyo, un journaliste venu en voisin du Botswana, trois collègues de la République Démocratique du Congo qui n’ont pas grand-chose à voir avec le jazz mais ont été rattachés au groupe, et moi-même, seul Européen de l’histoire.

Le « Sax Summit » est commencé. Sur le moment je crois entendre un big band qui pourrait être dirigé par Maria Schneider - les arrangements sont de grande qualité - puis cela se révèle quand même plus classique, et je vois (sur les écrans) une saxophoniste d’aspect fragile, blonde et blanche autant qu’il se peut ; elle prend un solo de baryton de la meilleure eau, c’est inventif, engagé, puissant. Un coup d’œil sur le programme : en fait, ce « sax summit » est entièrement composé de femmes (sauf la rythmique), et celle que je viens d’entendre est Tineke Postma (Pays-Bas). Tout s’explique… Suit Grace Kelly à l’alto (je vérifie trois fois, elle s’appelle bien Grace Kelly), elle est américaine mais d’origine asiatique, c’est une star aux USA, et cela semble mérité ; là aussi un son parfait, un phrasé complexe et bien articulé, de longs solos qui s’enroulent avec énergie, le public est ravi. Pas loin de 2 000 personnes dans cette salle qui peut en contenir 3 000, cela rappelle Marciac, écrans inclus, et le son est parfait. En voici une autre, africaine du sud, toujours à l’alto, capable de rivaliser avec ses consœurs ; il s’agit de Nthabiseng Mokoena. Quel bataillon !!! Au ténor, aussi convaincante que ses camarades de section, une Britannique nommée Rosemary Quaye, native du Ghana. Le décor est bien posé, le multiculturalisme est à son comble, et ici affirmé sous la forme de l’arc-en-ciel - l’Afrique du Sud se veut de toutes les couleurs. Un panneau publicitaire pour un laboratoire photographique le dit très bien, avec une profondeur insoupçonnée : « Ce n’est plus uniquement une question de noirs et de blancs, maintenant nous vous restituons toutes les couleurs ».


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Kurt Elling, photo Ph. Méziat

Cette très belle musique, au fait, de qui est-elle ? Encore un coup d’œil au programme : le « sax summit » est entièrement dédié à un musicien d’Afrique du Sud « historique » et très méconnu chez nous, le saxophoniste, compositeur et clarinettiste Kippie « Morolong » Moeketsi. Mort en 1983, il a été le vrai fondateur (et mentor) de cette superbe école de jazz sud-africain qui a produit entre autres Abdullah Ibrahim, Hugh Masekela, Johnny Dyani, Chris McGregor, Jonas Gwangwa et tant d’autres. Je rêve… Nous sommes dans les années 50, le quartier de Johannesburg appelé « Sophiatown » résonne de jazz à tous les carrefours, on se croirait à Harlem, le magazine Drum est entre toutes les mains, qui vante le jazz, les musiciens, la boxe, la « black beauty », les femmes noires. Jurgen Shadeberg fait les photos, immortalise déjà Myriam Makeba, Nelson Mandela qui vient de s’installer comme avocat, les musiciens de jazz… bref, tout ce qui, de près ou de loin, l’éloigne de l’Allemagne (il avait 12 ans à la fin de la guerre et a décidé de fuir son pays) et du nazisme. Ça tombe mal, le régime d’apartheid est raciste au dernier degré, il vit et travaille donc avec les noirs qui commencent à prendre conscience qu’un combat est possible. Le jazz, la boxe, la culture, l’art… C’en est trop. A la fin des années 50, le pouvoir blanc décide de raser Sophiatown. Ce sera fait, et Shadeberg photographiera la chose. On peut passer des heures sur son site.


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Joce Mienniel, Eve Risser (ONJ), Sylvain Bardiau, Photo Ph. Méziat

Le festival se déroule sur trois soirées, et dans cinq salles, un peu comme au « Northsea Jazz Festival ». J’ai d’ailleurs beaucoup pensé à la façon dont l’ensemble se déroule dans ce festival hollandais, et surtout au mode d’emploi d’une telle manifestation. Il faut choisir son camp, et s’y tenir. Ce n’est pas toujours facile, même si les salles sont plus ou moins dédiées à tel ou tel type de musique. C’est donc rapide (et risqué), d’autant que les mêmes groupes se produisent chaque soir, à quelques rares changements d’horaires près.

Dans la grande salle, après le « Sax Summit », se succèdent Eddie Palmieri, Manu Katché, et enfin Earl Klugh vers une heure du matin. Trop tard pour moi. Le lendemain, j’écoute un long moment le « Duke Ellington Orchestra », qui joue Ellington d’une manière lointaine, désaffectée, routinière. Je reste persuadé qu’on fait beaucoup mieux en France, ou en Europe, ou même simplement quand c’est Wynton Marsalis qui s’y colle, évidemment. Wycliffe Gordon (ex Wynton Marsalis Septet) est décidément un tromboniste de grand style, et j’ai bien aimé son concert, même si rien n’accroche de façon surprenante. Kurt Elling  ? Trop tard, et puis ce chanteur ne m’a jamais vraiment convaincu. C’est comme ça. L’ONJ de Daniel Yvinec dans son projet « Piazzolla ! » ? C’était très tard, mais ça méritait l’attente. Il est passé après le triomphe facile de Monty Alexander dans une salle un peu vide, et avec une sonorisation de façade très quelconque. Il n’empêche, la musique est belle, bien arrangée (par Gil Goldstein), et porte au plus haut l’univers d’Astor Piazzolla qui m’a toujours semblé un peu répétitif malgré deux ou trois « hits » absolus ; en un mot elle le magnifie et c’est très bien. Le lendemain, dans une autre salle et à une autre heure, le même répertoire fut tout simplement magique, et superbement accueilli. Je n’ai pas écouté Jane Monheit. Qui m’en tiendra rigueur ? Sophiatown m’attendait, et toute l’histoire récente de ce pays si excitant.

Sophiatown n’existe plus. C’est seulement un « bar lounge » qui porte ce nom, accueille des concerts de jeunes musiciens sud-africains, offre la possibilité de boire et de manger, le tout annoncé dans une carte décorée d’un certain nombre de photos de… Jurgen Shadeberg évidemment. Une ruelle en marbre longe le bar, constituée de plaques portant le nom des grands fondateurs disparus du jazz sud-africain : Winston « Mankunku » Ngozi, Zacks Ncozi, Kippie Moeketsi, Basil « Mannenberg » Coetzee, Ntemi Piliso, Myriam Makeba, Jonas Mosa Gwangwa, Hotep Idris Galeta, Chris McGregor. Une fois Mandela en prison restait, pour l’ANC, à mener le combat contre l’apartheid. Avec ce qu’on sait au bout du tunnel, et comme point d’inflexion ce qui s’est passé à Soweto le 13 juin 1976. Et c’est donc au Musée Hector Pieterson que vous croisez l’Histoire, sans être vraiment prévenu.


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Photo Ph. Méziat

Vous arrivez devant la photo prise par Sam Nzima : elle a fait le tour du monde, elle montre le jeune écolier (Hector Pieterson), tué par la police, dans les bras d’un étudiant, et sa sœur à côté de lui, criant sa douleur à pleine voix. A peine le temps de regarder la photo, un homme se place devant, on vous dit qu’il s’agit du directeur du « South African Tourism » en personne. Vous commencez à croire que vous êtes vous-même quelqu’un d’important, et une femme en uniforme de gardienne du musée vient se placer à côté de lui, juste à l’endroit où elle ne cache pas la photo, du moins le personnage qui compte alors dans cette photo, c’est à dire elle-même, la sœur d’Hector Pieterson, quarante ans plus tôt. Vous en avez le souffle coupé, et l’on vous explique que le directeur du « South African Tourism » est d’ailleurs le fils du photographe. Les flashes ne cessent de vous éblouir, les portables supportent mieux que vous la tension de la scène, les caméras tournent, et vous sentez que cette mise en abyme peut conduire très loin, dans un océan où les sentiments chavirent. Et vous avez beau penser que toute cette mise en scène est trop réussie, ça marche quand même. Au point de vous rappeler votre plus grande émotion théâtrale (« Rwanda 94 »), et aussi cette évidence qu’on ne rappelle pas si souvent : dans la tragédie grecque, les acteurs de la pièce incarnent des personnages qui sont encore là. Vivants. Présents. La catharsis, c’est ça. C’est tellement ça qu’on ne risque pas d’oublier qu’à quelques encablures, quelques jours plus tôt, plus de trente mineurs qui manifestaient pour l’amélioration de leurs conditions de vie ont été tués par la police. Cynisme ou nouveau mode de gouvernement ? En tous cas, le gouvernement sud-africain a fait mettre les drapeaux en berne pour la semaine, et il pleure officiellement ces morts.


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Photo Ph. Méziat

Je suis loin du jazz. Et pourtant tout ça se tient. Un peu plus loin, la maison de Nelson Mandela, celle qu’il occupait dans les années 60, avant d’être condamné à mort, peine muée en emprisonnement à vie, avec l’issue heureuse qu’on connaît. On visite, c’est petit mais c’est quand même une maison (en briques rouges) ; partout des photos et des symboles de la lutte contre l’apartheid. Quand il est entré en prison, il était cet homme aux cheveux noirs qu’on voit caresser son chien, ou brûler ses papiers d’identité. Il en est sorti blanchi, au propre comme au figuré. Le jeu de mot fait son petit effet – au moins chez les francophones. Elisabeth, la guide française du lieu, risque de ne bientôt plus pouvoir assurer les visites dans notre langue, faute de crédits de l’Alliance Française. Mais à quoi peuvent servir de telles petites économies ?


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Photo Ph. Méziat

Suivront une collection de symboles et deux activités ludiques, que les journalistes « jazz » que nous sommes accueilleront avec reconnaissance si ce n’est toujours avec délectation. Du côté de Pretoria (ai-je dit que la région de Johannesburg, dont Pretoria est voisine, est une immense zone urbanisée, avec de rares espaces vierges et une quantité incroyable de lieux d’habitation, qui vont de l’immeuble ultra-moderne au bidonville en passant par tous les types d’habitat possibles ?), du côté de Pretoria donc nous visiterons le « Freedom Park », récemment inauguré, l’occasion de plonger au cœur de tout ce qui a pu se produire dans le monde et dans l’histoire en termes de luttes contre les différentes formes de négation de la fraternité humaine. L’énigmatique « cooking safari », lui, se révèlera être un moment privilégié de découverte de l’autre par le biais de la réalisation de plats à déguster tous ensemble. On y atteint des sommets de fraternité rêvée, et chacun s’y montre sous un jour différent, toutes couleurs – de peau ou de costumes – confrontées sans jamais être confondues.

Quant au « Lion’s Park », où règne en maître assoupi le lion blanc, on y caresse à la file les petits lionceaux qui se laissent faire sans broncher, pour peu que la caresse leur soit sensible et pas seulement un effleurement qui leur ferait croire qu’une mouche vient de les piquer. C’était juste avant le retour. Nous avons ensuite fait bombance populaire dans le township de Tembisa, un lieu qui domine l’entière région au point qu’on découvre qu’on est entouré d’un véritable océan de baraques en tôles, en briques, en ciment ou en matière plastique… Impressionnant. C’était dimanche, les bars étaient pleins à craquer, toutes les tables occupées, un vaste barbecue, et toutes les couleurs, encore une fois. C’est vrai. Si vous allez en Afrique du Sud, vous êtes assurés de les voir, toutes ces couleurs. Fini le noir et blanc.

Et ici donc, retour au noir par fondu, et clap de fin.


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Photo Ph. Méziat


Discographie sélective :

En dehors des disques, bien distribués, d’Abdullah Ibrahim, on conseillera donc (très beau, totalement fondateur) le CD connu sous le titre de « The Jazz Epistles », enregistré en 1959 avec Dollar Brand (p), Kippie Moeketsi (as), Jonas Gwangwa (tb), Hugh Masekela (tp), Johnny Gertze (g), Early Mabuza ou Makaya Ntshoko (dm). Un « all stars » qui s’inspire de façon avouée de la musique d’Art Blakey avec ses « Jazz Messengers ».

Très beau aussi, le petit coffret de quatre CD de chez Ogun, qui offre la réédition de quelques perles des « Blue Notes », ce groupe mythique fondé par Chris McGregor dans les années 60, avec Dudu Pukwana (as), Nick Moyake (ts), Mongezi Feza (tp), Johnny Dyani (b), Louis Moholo (dm).

Concernant la période récente, ou actuelle, il n’existe pas encore de disque du « Sax Summit » et le jazz sud-africain a perdu un peu de sa spécificité en devenant partie de l’« Afro-Jazz » dont on sait qu’il peut recouvrir des choses diverses, qui se rapportent plus à la « world music » qu’au jazz au sens strict. A Johannesburg en tous cas, je n’ai pas entendu (en dehors du projet cité) de musiciens qui prolongent cette voie. Sans doute aurait-il fallu un peu plus de temps pour aller au cœur des choses.