Chronique

Stefano Di Battista

Woman’s Land

Stefano Di Battista (ss, as), Jonathan Kreisberg (g), Julian Oliver Mazzarello (p), Francesco Puglisi (b), Jeff Ballard (dms), Yvan Lins (voc), Roberto Tarena (p), Fabrizio Bosso (t).

Label / Distribution : Discograph

Avec ce septième disque, Stefano Di Battista affirme plus que jamais sa volonté d’offrir une musique habitée par le chant et un lyrisme qui puise son inspiration dans toutes les formes de ce qu’on appelle jazz, ici revisité au travers d’une belle balade au fil du XXè siècle, mais aussi dans sa version la plus contemporaine.
En choisissant de travailler avec le journaliste musical italien Gino Castaldo, avec qui il rend aujourd’hui un hommage vibrant à la femme – loin de toutes les vulgarités ambiantes – il démontre, s’il en était encore besoin, que l’expressivité de son jeu se pare d’une noblesse que les années mettent toujours mieux en valeur.

Par les choix qu’ils ont opérés, tous deux retracent à leur manière une histoire de l’Humanité, tant dans sa dimension historique qu’artistique ou virtuelle. Sont ainsi convoquées Lucy, le fossile découvert en Éthiopie en 1974 et que les archéologues ont ainsi baptisé parce qu’ils écoutaient alors « Lucy In The Sky With Diamonds » des Beatles, Molly Bloom, personnage de l’Ulysse de Joyce, pendant contemporain de la Pénélope de l’Odyssée, Maria Lani, égérie de peintres tels que Chagall, Soutine, Matisse ou Cocteau qui, tous, ont réalisé son portrait, ou encore Ella Fitzgerald, Joséphine Baker, Coco Chanel, la cosmonaute Valentina Tereskova, Anna Magnani ou la neurologue italienne Rita Levi ; sans oublier la virtuelle Lara Croft et, pour clore l’album, la grande poétesse récemment disparue Alda Merini dont on entend la voix improvisant un poème sur « Woman’s Land ».
On voit bien que par ces choix, c’est un hommage à la noblesse de la femme qui nous est ainsi proposé, dans un disque qui, à sa manière, est aussi à considérer comme un acte de résistance (cf. notre interview en post-scriptum de cette chronique). A des années-lumière, donc, d’une vision étriquée et machiste de la femme en tant qu’objet de désir, voire de consommation.

Stefano Di Battista a, une fois de plus, renouvelé son équipe, et s’est entouré d’un quatuor qui lui va comme un gant. Les deux Américains Jeff Ballard et Jonathan Kreisberg soufflent l’incandescence sur les onze compositions de Woman’s Land. Comme Stefano Di Battista, on apprécie la dimension organique du batteur ; le guitariste, lui, multiplie les escarmouches fulgurantes dont la palette de couleurs est stupéfiante, de la plus grande limpidité, en digne héritier de Wes Montgomery, jusqu’aux assauts électriques et effets électroniques qui le placent dans le sillon d’un Pat Metheny. Il faut retenir le nom de ce jeune musicien, dont le récent Shadowless est un petit bijou de finesse mélodique. Sa présence est un contrepoint enchanté qui permet à Di Battista de développer en toute liberté la verve qu’on lui connaît depuis une bonne quinzaine d’années.
A leurs côtés, le pianiste italo-anglais Julian Oliver Mazzariello, celui dont notre saxophoniste transalpin n’hésite pas à comparer le toucher à celui de Michel Petrucciani (on connaît le rôle essentiel qu’a joué ce dernier dans la carrière de Di Battista). Quant au contrebassiste Francesco Puglisi, c’est un ami de longue date mais surtout un acteur très présent de la scène italienne, qui ne lui a peut-être pas encore rendu tout ce qu’elle lui doit.


JPEG - 35.4 ko
Stefano Di Battista au Marly Jazz Festival 2011

Il n’est donc guère étonnant que Stefano Di Battista soit ici comme un poisson dans l’eau, lui dont le jeu épanoui s’affranchit des styles pour mieux conter l’histoire de ces femmes à qui il voue une admiration qui n’est pas de circonstance (il explique qu’elle n’est pas sans rapport avec la naissance de sa fille). Mû par le réflexe vital du musicien nourri de jazz en tant que principe de vie, c’est du côté de Coltrane et de sa version enchantée de « My Favorite Things », citée ici explicitement, qu’il évoque Molly Bloom avant de plonger dans l’univers de Sydney Béchet, puis du fox-trot, afin d’évoquer Coco Chanel. Pour saluer Joséphine Baker, il associe une introduction classique, très romantique, à une discrète allusion au thème de « Round Midnight ». Ella Fitzgerald, quant à elle, suscite chez lui une envolée bop haute en couleurs qui débouche sur une prouesse technique collective : sa démonstration de virtuosité syncopée, à couper le souffle, n’est jamais démonstrative car habitée d’une joie puissante qui emporte le groupe vers les sommets. Un peu plus tôt, le chanteur brésilien Ivan Lins est venu poser des paroles de velours pour célébrer une autre grande dame, Rita Levi. Cette première incursion de la voix dans la musique de Stefano Di Battista est à marquer d’une pierre blanche, mais on devine que d’autres collaborations de ce type pourraient voir le jour tant le dialogue qu’elle invente avec le saxophone soprano sonne juste, au plus près de l’émotion.
Plus généralement, soulignons que sur Woman’s Land, les barrières stylistiques n’existent pas : il sera aussi question de blues (« Madame Lily Devalier ») et de funk (« Maria Lani »), le recours à une musique plus binaire n’étant pas exclu (« Valentina Tereskova »), non plus que les incursions dans l’avant-garde mâtinée d’électronique (« Lara Croft »). Le disque se présente en réalité comme la bande-son d’un film dont les personnages défilent devant nos yeux ; il en est l’illustration la plus sincère et toujours en mouvement. Une vision cinématographique que Stefano Di Battista a tout naturellement confirmée lorsque nous l’avons rencontré lors de son récent concert au Marly Jazz Festival, où le groupe a brillamment confirmé sa vitalité et sa joie de jouer.

Woman’s Land est sans conteste une nouvelle réussite de Stefano Di Battista. Si le saxophoniste n’est pas à ranger du côté des défricheurs de contrées inexplorées, s’il n’est pas un inventeur de musique (voir néanmoins sa réponse, ci-dessous, à notre question sur ses projets), il reste avant tout un fervent défenseur de la cause musicale. Et le chant qu’il délivre, celui de l’Italie de toujours, est des plus séduisants.


Quelques minutes avant son concert du 12 mai 2011 au Marly Jazz Festival, Stefano Di Battista a bien voulu évoquer avec nous son nouveau disque. Voici la retranscription fidèle de cette conversation informelle, en français mais aussi, parfois, en italien…

Le choix de douze femmes

  • Je l’ai réalisé en collaboration avec Gino Castaldo, qui a une vision très particulière, qui va très loin avec les images. Nous avons vraiment choisi ensemble, à partir d’une liste un peu plus longue, des personnalités un peu particulières ; mais je dois dire que de mon côté, sans lui, je n’aurais jamais pensé à un personnage virtuel comme Lara Croft !

Un disque cinématographique ?

  • Si vous ressentez ce disque comme un film, alors ça me fait très plaisir, parce que c’est ce que nous avons voulu faire. Nous ne nous sommes pas posé de questions du type « concept album », mais plutôt sur la sonorité de certaines images, en passant par toutes les musiques qu’on imaginait en chemin, sans nous fixer de limites de style. Surtout, ce n’est pas un disque glamour, c’est un disque à moi, un acte d’amour.

Les musiciens

Incredibile ! Jeff Ballard est quelqu’un de très organique, très artiste dans sa façon de jouer. Julian Oliver Mazzariello est un pianiste italo-anglais qui me rappelle Michel Petrucciani, son toucher. Francesco Puglisi est un ami qui a beaucoup joué, beaucoup donné au jazz italien, alors je l’ai embarqué parce qu’il est fort et qu’il aime être au contact du monde européen en dehors de l’Italie. Jonathan Kreisberg est un guitariste fantastique, il est là tout le temps, il donne le maximum, il a un phrasé très intéressant.

Un titre en anglais

C’est vrai que le disque aurait pu aussi bien s’appeler Il paese della donna, mais j’ai trouvé l’inspiration dans quelque chose qui n’a rien à voir, un film qui s’appelle No Man’s Land. J’aimais le son des mots alors c’est devenu Woman’s Land. Je ne sais pas pourquoi.

La voix pour la première fois

Je voulais quelque chose de doux, et Ivan Lins, pour ça, est un grande maestro… il nous a fait un cadeau magnifique. Qui mieux que lui pouvait écrire des paroles de chanson pour une femme ? Et je pourrai utiliser encore la voix, mais ça dépendra du projet.

Coltrane

L’essence du jazz. Même si je ne pense pas que le jazz soit un style, à l’intérieur, il me fait toujours penser à Coltrane. Au départ « My Favorite Things » est une mélodie populaire, qui pourrait aussi bien illustrer un dessin animé ; mais à partir du moment où Coltrane s’en est emparé tout est devenu jazz, en gardant la simplicité de la mélodie, qui reste facile, avec en plus chez lui cette âme et cet enthousiasme. C’est ça qui m’a plu dans ce morceau que je garde tout le temps auprès de moi.

Elvin Jones

C’est lui qui m’a fait penser que le jazz, ce n’était pas seulement de la musique, mais quelque chose de plus. Un jour, dans l’avion, je lui ai demandé : « Maestro, c’est quoi le jazz ? ». Il m’a répondu : « Regarde par le hublot. Qu’est-ce que tu vois ? Le soleil, les nuages, le ciel… C’est ça le jazz. ». Alors je me suis posé des questions : peut-être que le jazz ce n’est pas vraiment de la musique, mais quelque chose de plus large, comme le sens de la vie.

Un disque politique ?

Ce disque est aussi une réponse à toute cette vulgarité qu’on voit, en effet. En Italie, même dans le gouvernement, on voit de ces trucs… Mais chez moi, la curiosité envers la femme vient de ma fille. Elle a trois ans, elle est femme. Elle m’a donné envie de comprendre, d’en savoir plus. Mais inconsciemment, c’est vrai, il y a, non pas un sentiment de culpabilité, mais certainement la volonté de rendre hommage à LA femme.

L’art comme résistance ?

L’art est le seul acte de résistance ; après, il n’y a plus que la guerre. Il faut choisir… En Italie, on ne sait plus quoi faire. Alors je suis musicien.

Projets ?

Aujourd’hui, je suis dans ce disque. Mais depuis quelque temps, je pense à un truc un peu hard, un jazz un peu incompréhensible…