Entretien

Stéphane Belmondo

Love for Chet (Naïve) est le nouvel album de Stéphane Belmondo. Un hommage profondément empreint de respect, par celui qui fut le protégé de Chet.

Photo © Fabrice Journo

Nous avons longuement conversé avec Stéphane Belmondo en mars dernier, à l’occasion de ses deux concerts exclusifs au Ronnie Scott’s de Londres. Le 6 mai 2015, il sera sur la scène du New Morning. Cette même scène partagée avec Chet trente ans plus tôt…

- Votre première rencontre avec Chet date de 1986. Vous avez alors dix-neuf ans et très vite vous devenez son « protégé ». Une relation privilégiée qui peut rendre l’hommage d’autant plus délicat… Quel a été l’élément déclenchant ?

Mon hommage à Chet a toujours été de l’ordre de l’inconscient. Il est celui qui a le plus influencé mon jeu, et le connaître personnellement a certainement amplifié cet impact. Bien sûr, Freddie Hubbard, Woody Shaw et Tom Harrell ont aussi laissé leur empreinte, mais au fil de mes enregistrements, je me suis rendu compte que Chet m’accompagnait dans ma musique. Un exemple frappant est « Little Girl Blue », que je reprenais sur Ever After, mon précédent album. Chet adorait jouer ce thème, mais je l’ai enregistré sans même en avoir conscience.

Je n’avais donc jamais songé à lui rendre hommage, jusqu’à ce que je rencontre Christophe Deghelt, mon agent et manager. Grand passionné de Chet, il lui a même consacré une thèse ! J’ai une approche très instinctive de la vie et de la musique ; je ne force jamais les choses. Tout est question de timing, donc je suppose que lorsque j’ai rencontré Christophe, c’était tout simplement le bon moment… Je pense qu’il a su avant moi que j’étais prêt pour cet album, et c’est ainsi qu’est né le projet.

- La discographie de Chet est très vaste. Comment s’est fait le choix du répertoire ?

Love for Chet est le premier volet d’une trilogie, et couvre la période « Steeplechase » (1979, 1985,1986), lorsque Chet jouait en trio avec le guitariste Doug Raney et le contrebassiste NHOP [1]. J’y inclus deux compositions, dont « Daddy & I », basée sur une ritournelle improvisée par ma fille, ainsi que quelques chansons qu’il n’a jamais jouées mais qui, curieusement, lui sont étroitement liées.


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Photo © Fabrice Journo

- Comme « Tarde » de Milton Nascimento et « La Chanson d’Hélène » de Philippe Sarde ?

C’est exact. « Tarde » est probablement ma chanson préférée de Milton. Elle n’a jamais été jouée dans cette configuration-ci (que je sache !) et Chet l’aurait interprétée à merveille. Il aimait beaucoup la musique brésilienne.

- On se souvient d’une magnifique version du « Portrait en noir & blanc / Zingaro » de Jobim, enregistrée avec le flûtiste et guitariste Nicolas Stilo.

Absolument ! « Zingaro » figure sur la bande originale de Let’s Get Lost, le film de Bruce Weber (1988). Avant cela, Chet avait enregistré avec le Broto Brazilian Quartet du pianiste Rique Pentoja.

Dans les années 1980, il séjournait régulièrement en Europe et a enregistré beaucoup de musiques pour le cinéma. Des films comme L’As des as et Flic ou voyou, avec Jean-Paul Belmondo, sous la direction de grands compositeurs tels que Vladimir Cosma et Philippe Sarde. Ce dernier a composé la bande son du film de Claude Sautet, Les Choses de la vie, sur laquelle figure « La Chanson d’Hélène », chanté alors par Romy Schneider. Je joue cette chanson en duo avec Jacky Terrasson depuis quelque temps, et puisque Chet a collaboré avec Sarde, c’est tout naturellement que j’ai pensé l’inclure dans cet hommage. Je suis d’ailleurs très surpris qu’il ne l’ait lui-même jamais enregistrée.

- Quelques mots sur le titre de l’album, Love for Chet ? Joli clin d’œil …

Oui, clairement un clin d’œil à « Love for Sale », un des titres-phares associés à Chet et que nous reprenons dans l’esprit même de sa version culte. Ce titre fait également référence à Chet’s Romance, un court-métrage tourné en 1987 par le photographe et réalisateur Bertrand Fèvre, qui aussi a côtoyé Chet. Bertrand est un ami de longue date ; lui confier la réalisation de la pochette et de la vidéo-teaser était donc une évidence.

- Vous avez mentionné la période Steeplechase de Chet et les musiciens qui y sont associés. Qu’en est-il de votre line up pour cet hommage ?

J’ai l’immense plaisir d’avoir à mes côtés le guitariste Jesse Van Ruller. Sa virtuosité m’avait déjà fortement impressionné au début des années 1990, lors d’une session d’enregistrement à Budapest pour l’orchestre de l’Union Européenne de Radio Télévision (UER). Il a ensuite remporté le prix Thelonious Monk en 1995. Nous nous sommes perdus de vue et nos chemins se sont recroisés il y a deux ans. J’avais très envie de retravailler avec lui. Il connaît bien la période trio de Chet donc il a été mon premier choix. A la contrebasse, je retrouve mon ami et complice de toujours, Thomas Bramerie, qui a joué avec Chet. Son sens du rythme et son phrasé font de lui l’homme de la situation dans cette configuration sans batterie. Nous avons travaillé de façon très organique et je ne pouvais rêver meilleure équipe !

- Un invité spécial vous rejoint sur un titre…

Oui, Amin Bouker, qu’on entend sur « Blame It On My Youth ». Son timbre et son phrasé font penser à Chet, mais sa tessiture est plus grave. Nous nous sommes connus à Paris dans les années 1980 et, coïncidence, il connaît mon agent depuis longtemps aussi. A l’époque, il chantait avec Riccardo del Fra et Alain Jean-Marie (tous deux ayant joué avec Chet) et je me joignais souvent à eux pour une jam session. Là encore, Amin était un choix évident pour ce titre vocal.

-Vous avez cité Freddie Hubbard, Woody Shaw et Tom Harrell parmi vos influences. Quelques mots sur Kenny Wheeler, Clark Terry et Lew Soloff, récemment disparus ?

Difficile de résumer ces trois monuments en quelques mots… j’ai eu la chance de rencontrer Clark à Paris il y a environ trente ans. Un soir il est venu m’écouter en club, puis nous nous sommes revus quand j’habitais à New York, en 1994. Il avait sa propre émission de radio et m’avait invité à présenter une sélection musicale à l’antenne. Nous n’avons jamais eu l’occasion de jouer ensemble, à mon grand regret.

J’ai rencontré Kenny & Lew à plusieurs reprises. Nous passions de longues heures à parler musique. Lew et moi-même avons partagé la scène de Jazz à Vienne en 2006. Ce soir-là, il se produisait avec le Big Band de Carla Bley et je jouais avec mon frère et Yusef Lateef pour la tournée de notre album Influences. Yusef est décédé en 2013…

C’est toute une époque qui s’en est allée avec eux ; ils étaient les héros de ma génération, mais aussi ceux de la nouvelle garde.

- Vous serez sur la scène du New Morning le 6 mai ; cette même scène que Chet vous a invité à partager il y a trente ans ! Le public londonien a eu la primeur de votre hommage en mars au Ronnie Scott’s, fameux club où Chet a enregistré en 1986. Hasard ou coïncidence ?

[Sourire] Cet enregistrement m’a beaucoup marqué car il rend compte de tout l’éclectisme dont Chet faisait preuve : Van Morrison et Elvis Costello en invités spéciaux ! Un éclectisme dans lequel je me retrouve complètement. C’est étrange parce que j’ai l’impression qu’entre Chet et moi, la boucle n’est jamais bouclée … Les Choses de la Vie me ramènent souvent à lui.

par Sandie Safont // Publié le 4 mai 2015
P.-S. :

Le site de Stéphane Belmondo et les dates de la tournée 2015.

[1Niels-Henning Ørsted Pedersen