Entretien

Sylvain Choinier

Guitariste membre du collectif des Vibrants Défricheurs, Sylvain Choinier est le leader de Kumquat, jeune quartet dont le premier album avait été très remarqué. Rencontre autour de sa musique mais aussi de la nécessaire organisation de l’indépendance chez les jazzmen de la nouvelle génération.

Jeune guitariste parisien installé à Rouen depuis des années pour rejoindre le collectif des Vibrants Défricheurs, Sylvain Choinier est le leader de Kumquat, un jeune quartet dont le premier album, Quick and Dirty, avait été très remarqué. Entre le rock le plus puissant et la finesse des musiques savantes qui ont forgé leur culture, les musiciens de Kumquat publient Blast, album dont Citizen Jazz est partenaire. Rencontre avec un musicien très intéressant autour de sa musique, de ses influences, mais aussi de la nécessaire organisation de l’indépendance des jazzmen de la nouvelle génération.

- Kumquat a sorti son premier album en 2008. Parlez-nous de l’histoire de ce groupe ?

Kumquat a bientôt 10 ans. J’ai réuni les musiciens au gré des rencontres, des concerts… Raphaël Quenehen, le saxophoniste, est arrivé après une rencontre dans une master class en Bretagne. Raphaël sort de la classe de jazz du CNSM et joue dans plein de contextes, du Surnatural Orchestra à Bernard Lubat. Également dans Papanosh [1], un groupe du collectif des Vibrants Défricheurs. Les deux autres sont des amis croisés durant mes études : Julien Bloit, le batteur, est un ami d’enfance. Il mène avant tout une carrière dans l’informatique musicale, notamment au sein de l’IRCAM. Ces dernières années il vit la moitié du temps aux Etats-Unis. J’ai rencontré Clément Lebrun, le bassiste, à la Sorbonne, durant nos études de musicologie. C’est un pédagogue qui intervient pour les Talents Lyriques et l’Ensemble Intercontemporain. Il a fait aussi de la médiation au Musée de la Musique (Paris), et dispose d’une chronique régulière sur France Musique… Mais il dirige aussi un ensemble vocal spécialisé dans les musiques de la Renaissance !

- Vous avez tous des parcours où la musique dite « savante » est prépondérante, dans Quick & Dirty, le premier album, on retrouvait beaucoup de clins d’œil, notamment à Stravinski avec « In Bed With Igor »…


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Sylvain Choinier, crédit Franpi Barriaux

Oui, on l’a beaucoup fait, notamment avec ce manifeste en forme de patchwork écrit par Clément Lebrun. Ce compositeur a marqué Clément à vie… Sur Blast, on retrouve cette démarche mais exprimée d’une autre façon, avec beaucoup de clins d’œil et hommages aux aînés. C’est le cas de morceaux écrits lors d’une résidence à Jérusalem en 2009, inspirés de chants de pèlerins (« Pax in nomine domini »). Il y a aussi un morceau de Hanns Eisler, (« Mutter Beimlein »), qui n’est pas construit comme on l’avait fait dans « In Bed… ».

Ici, basse et saxophone jouent la partition pendant que guitare et batterie accompagnent, entre tension et détente. J’utilise mon téléphone portable sur ce morceau pour amener des voix, des bruits, des crissements… On a vraiment confronté deux univers. A ce titre, la résidence en Israël a été fondatrice. Une compagnie de théâtre – El Hakawati - qui organisait un festival dans le cadre de « Jérusalem, capitale du Monde arabe » nous a invités. On a fait une création avec un danseur palestinien autour de ces chants de pèlerins, mais avec une orientation œcuménique. Et puis on a participé aux Nuits Blanches de Ramallah… Un voyage extraordinaire, tant musical que humain !

- Le son de Quick & Dirty était assez neuf sur la scène française. On le retrouve aujourd’hui chez beaucoup de jeunes formations. Comment expliquer cette génération spontanée ?

Je ne suis pas un expert, mais je pense que, comme tous les autres, on a été très influencés par Marc Ducret, qui a ouvert la voie avec son trio, mais aussi des gens comme Jim Black qui ont sacrément décomplexé toute une génération dans l’utilisation du rock, de riffs, de tout ce matériel un peu plus rugueux. Tous ces codes peuvent désormais être utilisés avec beaucoup plus d’aisance. Je ne pense pas que Kumquat était spécialement « en pointe ». Il y avait peut être une singularité Kumquat, mais toute cette scène, issue pour beaucoup des jeunes du CNSM, se développe en même temps, du collectif Coax au label Carton. La différence, c’est que tout ça sort des petits rades et de la région parisienne pour rentrer dans les programmations officielles. Cette génération est maintenant connue et reconnue, et c’est très bien.

- Quelles évolutions majeures entre Quick & Dirty et Blast ?

Dans l’évolution de la musique de Kumquat, Raphaël Quenehen apporte de la voix : il utilise de la distorsion dans son sax, et chante dans son saxophone. Sur plusieurs morceaux, la voix est présente, en plus de moi qui utilise le portable. L’idée du téléphone portable dans les micros de la guitare m’est venue assez naturellement ; je l’ai utilisé avec mon groupe rock Syntax Error, mais c’est surtout venu avec le solo. Je l’avais utilisé au départ sur un projet de danse contemporaine, puis au Musée de la Musique. L’idée, c’est de se débrouiller avec les choses autour de soi ! Je me suis rendu compte qu’avec le portable, la guitare devient un média, un micro géant qu’on va pouvoir frapper, faire vibrer. C’est un générateur de son, d’ondes, d’interférence… J’ai sélectionné des bouts de discours, de musiques, de dialogues, etc. et je pioche selon les moments et les atmosphères. Les choix des extraits, dans Blast, se sont faits au fur et à mesure, selon les morceaux…


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Kumquat, crédit Franpi Barriaux

- Ça parle donc beaucoup, sur Blast

Il y a des gens qui parlent, beaucoup de gens qui parlent, et ça donne du son généré par la guitare et l’électronique. Le son du groupe en devient plus rugueux, plus cogneur, plus « dans ta face »… C’est d’ailleurs un titre d’album auquel on a pensé ! On a beaucoup travaillé avec l’ingénieur du son Sébastien Tondo, qui est vraiment un protagoniste primordial de cet album, enregistré au génial studio des Bruères, à côté de Poitiers. Il nous a fait profiter de structures et de conditions optimales. Il est le principal responsable du gros son de l’album.

- Ce son se traduit notamment par une présence renforcée de la basse…

On entend plus la basse, c’est un fait… Mais c’est surtout le son de la basse qui a considérablement évolué ! C’est toujours une basse électro-acoustique fretless, sauf que Clément Lebrun utilise désormais un octaveur, de la disto… Ce qui donne un son plus « gros » et une présence différente. Certains morceaux reposent carrément sur lui, il prend plus la parole… A tel point qu’il y en a deux où c’est moi qui joue les lignes de basse à la guitare, notamment « Metronomik ». Mais le fait qu’au sax Raphaël Quenehen utilise beaucoup des pédales d’effets apporte aussi beaucoup. D’ailleurs, sur « Metronomik », basse et sax ont la même fonction. On s’est amusés à les mélanger pour qu’on ne sache plus qui joue quoi. Mélanger les timbres, les instruments, c’est un peu l’identité de Blast. Sur Quick & Dirty, et c’est normal, on se plaçait nettement dans la lignée de Ducret, que j’ai énormément écouté, mais aussi de Steve Coleman ou de Jim Black… Blast s’apparente plus à une grosse boule en mouvement, collective, solidaire. Un gros machin brut qui avance : les accompagnateurs peuvent monter au dessus, et inversement. C’est très compact.

- Les influences restent les mêmes ?

Dans Blast, on croise souvent des éléments venus du blues. J’ai écouté ces derniers temps beaucoup de vieux bluesmen (Robert Johnson, Son House, Skip James, Muddy Waters, etc), et c’est assez présent dans le nouveau disque. On ne s’est pas seulement retourné vers Eisler ou les chants de pèlerins, mais aussi sur ce patrimoine blues qui a énormément inspiré la musique du XXe siècle.

- Entre 2008 et Blast, sorti en ce début 2013, quatre années se seront écoulées… Que s’est il passé pour Sylvain Choinier pendant cette période ?

Je me suis beaucoup tourné vers le rock, même si les choses étaient déjà là. Avant Kumquat, j’avais créé Camera - sous-titré « Hardcore de chambre » ! - qui jouait autour d’éléments rock avec une instrumentation non rock (accordéon, clarinette basse)… J’ai fait énormément de jazz à un moment, mais je me sens de moins en moins jazzman, et c’est quelque chose qui se traduit peu à peu dans la musique… Je m’en rends compte parce qu’en ce moment, je travaille à un projet solo ; ce que je joue, y compris avec Kumquat, c’est un mélange d’improvisation et de quelque chose de plus contemporain. Ce qui m’intéresse, c’est un vrai travail sur le son, son architecture, sur les possibilités de l’instrument et d’en sortir d’autres sonorités, comme du rock, du blues…

- Comment vit-on le paradoxe, si c’en est un, de mener de front une carrière « rock » et un carrière « jazz » en les cloisonnant, quand on évolue par ailleurs dans une musique très poreuse ?

Ce n’est pas simple… C’est quelque chose que j’ai réussi à clarifier avec Syntax Error, qui est une formation franchement rock, qui tourne dans un réseau rock indépendant quand Kumquat tourne dans un réseau plus jazz. Mais tout ceci est poreux, c’est vrai, puisque des programmateurs ouverts programment parfois les deux. C’est ainsi que Syntax Error va faire bientôt la première partie de NoMeansNo… que Kumquat avait déjà faite en 2010 ! Tout cela se rejoint, mais c’est important pour moi : il y a d’un côté un rock indépendant et de l’autre une forme de « jazz power ». Tout dépend du réseau dans lequel on s’inscrit et à qui on s’adresse. J’ordonne beaucoup les choses, et il y a des évolutions qui m’ont un peu gêné. Les frontières trop poreuses ont peut-être, à mon sens, un peu brouillé le discours… Mais c’est très personnel, et peut être l’évolution me donnera-t-elle tort, car tout se mélange de plus en plus… à la fin, on ne sait plus trop ce que c’est !

Quand on a fait le premier disque, Philippe Tessier du Cros, qui mixait, nous avait dit : « Ce n’est pas forcément du jazz, c’est du post-rock avec une grande part d’improvisation ». Je me retrouve mieux là-dedans que dans « jazz moderne ». Pour moi, jazz moderne, c’est le Dave Holland quintet, qui contient beaucoup de complexité harmonique, rythmique, et reste dans le corpus du jazz. Le Festival Invisible nous avait présentés comme une sorte de groupe de la Renaissance perdu dans les steppes de l’après-punk, ce n’est peut-être pas si mal !


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Syntax Error, crédit Franpi Barriaux

- Quick & Dirty était sorti chez Zig-Zag Territoires. Blast va sortir sur le nouveau label des Vibrants Défricheurs, collectif dont vous êtes par ailleurs membre. C’était important d’avoir toute liberté sur cet album ?

Je suis membre, comme Raphaël Quenehen, des Vibrants Défricheurs, mais pas Kumquat en tant que tel. C’est juste un compagnon de route ! Le label nous héberge pour sortir cet album. Quand on s’est mis sur la piste de Blast, on avait envie d’un autre son. On souhaitait aussi maîtriser jusqu’au bout la conception de l’objet. Alors c’était une évidence que de proposer cet album au Label Vibrant. On a contribué à le monter, je m’y suis beaucoup investi. En fait, c’est apparu absolument naturel. Quand Quick & Dirty est sorti, je venais d’intégrer le Gros Bal des Vibrants Défricheurs. J’ai décidé de m’impliquer dans le collectif, de m’implanter à Rouen, dans « l’étoile noire » des Vibrants. Et puis on a monté le label, les Soirées vibrantes…

- Le label est-il indispensable aujourd’hui ?

Il fallait le créer pour s’organiser, notamment au sein du collectif. Ça nous a permis de nous professionnaliser, d’évoluer, de concrétiser des projets… Et bientôt de créer un emploi ! Ça nous permet de maîtriser les choses, d’être visibles et d’avoir une identité « Vibrante » avec les graphistes du collectif. N’importe qui peut monter un label, mais le plus dur, c’est de le faire vivre ! On a les groupes, le label, le festival… Ça simplifie les choses. Des réseaux sont en train de se recréer. Notre génération a commencé dans la galère et va de mieux en mieux parce que c’était tellement compliqué au début qu’au final, on arrive à sortir des disques et à être rémunérés pour jouer. Mais produire un disque est toujours difficile, et il nous a manqué un peu d’argent pour produire Blast. Nous avons dû recourir à la souscription, mais on y est arrivés !

par Franpi Barriaux // Publié le 25 février 2013

[1lauréat Jazz Migration 2013.