Scènes

Sylvie Courvoisier & Mark Feldman en concert

Un nouvel éclairage sur les compositions de Masada


Couple à la ville comme à la scène, la pianiste suisse et le violoniste américain, qui se produisaient le 24 avril 2006 au Sunside (Paris), emmènent les compositions de John Zorn pour Masada sur le terrain de la musique de chambre contemporaine.

Depuis 1993 John Zorn mène une activité de compositeur foisonnante pour le groupe Masada qu’il forme avec Dave Douglas, Greg Cohen et Joey Baron. Autant influencé par le quartette d’Ornette Coleman du début des années 60 que par le renouveau de la musique klezmer aux États-Unis depuis les années 70, il a écrit en une douzaine d’années plus de 500 morceaux pour le répertoire de ce groupe.

Le premier « songbook », composé entre 1993 et 1997, comprenait déjà 205 pièces, dont la particularité était qu’elles devaient tenir sur cinq portées maximum, soit une demi-page. Il s’agissait pour Zorn d’une sorte de défi : celui de pouvoir écrire des « chansons » dont on pourrait aisément siffler la mélodie, à l’instar du « songbook » des standards de Broadway, ou des oeuvres de Kurt Weill. Un défi au parfum particulier pour celui qui, jusqu’alors, était plutôt perçu comme le chantre des formes les plus déstructurées de l’improvisation libre. L’écriture de ce répertoire répondait également à une quête identitaire autour de ses racines juives, suite à son ambitieuse pièce « Kristallnacht » (1992).

Plus de dix ans après, l’entreprise semble connaître un certain succès. Elle lui a en effet permis d’attirer un public plus large vers dans univers, et les compositions de Masada sont désormais reprises par de multiples groupes et interprètes de par le monde. Il y a d’abord une volonté d’inciter les artistes qui gravitent autour de lui et de son label Tzadik à jouer ses compositions, évidemment, mais il s’agit aussi, et de plus en plus, d’une démarche spontanée, notamment de la part des musiciens issus de la musique klezmer.

Le dixième anniversaire du projet a poussé Zorn à se remettre à composer. C’est alors qu’a vu le jour, en 2004, un second « songbook » de compositions pour Masada, cette fois-ci au nombre de 300. Ce nouveau recueil est désormais connu sous le nom de Book of Angels car tous les morceaux portent le nom d’un ange issu de la Bible hébraïque. C’est essentiellement ce répertoire que nous présentent Sylvie Courvoisier et Mark Feldman sur la scène du Sunside.


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M. Feldman © H. Collon

Le violoniste est un partenaire de longue date de Zorn, et a même été l’un des premiers, en dehors du quartette originel, à interpréter le répertoire de Masada au sein du « Masada String Trio » qu’il formait - et forme toujours - avec le violoncelliste Erik Friedlander et le contrebassiste Greg Cohen. Le fait de côtoyer cette musique depuis une bonne décennie lui permet d’en exprimer tout le lyrisme avec un naturel et une précision évoquant les grands interprètes du répertoire classique. Si l’improvisation autour des thèmes proposés n’est pas absente, la fidélité au compositeur éloigne Feldman du strict langage du jazz.

Cette référence à l’univers de la musique classique - ou plus exactement contemporaine - se retrouve dans le jeu et l’attitude de Sylvie Courvoisier. De manière anecdotique et pourtant parlante, on remarque qu’à la fin de chaque morceau elle se lève et salue très sagement le public, comme une concertiste classique. Il est vrai que la pianiste suisse vient de la zone grise des musiques improvisées européennes, quelque part au confluent du free jazz et de la composition contemporaine. Par son parcours, elle sort quelque peu le répertoire de Masada du strict cadre du jazz new-yorkais tendance « Downtown Scene », pour le tirer vers l’une de ses plus belles incarnations - telle une musique de chambre aux accents résolument contemporains, mais qui n’en négligerait pas pour autant la mélodie - toujours présente en filigrane.

Le concert en lui-même se déroule en deux sets, devant un public malheureusement clairsemé. Le duo joue essentiellement des compositions du second « songbook », mais fait également quelques incursions dans le premier, et livrent chacun deux pièces improvisées en solo, ainsi qu’une composition très méditative de la pianiste, qui porte le nom de la ville irakienne de « Bassorah ».

Sylvie Courvoisier exploite toute la surface de l’instrument. L’ivoire bien sûr, dans des déferlements qui ne sont pas sans rappeler les « Études » de György Ligeti, mais aussi les cordes, pincées délicatement à la manière des harpistes ou au contraire triturées et percutées sauvagement, voire frottées d’une main gantée, comme sur la formidable version d’« Abidan » qui concluait le premier set (avec un Mark Feldman jouant du violon comme d’un banjo). Le jeu de Courvoisier repose essentiellement sur l’énergie, mais on ne doit pas en conclure que le résultat relève du « bruit ». En effet, on sent toujours chez elle un souci de la musicalité. Les incidents de parcours délibérés sont là pour pimenter la mélodie et éveiller l’attention, plus que pour faire de l’esbroufe et noyer le tout dans un magma informe. C’est ainsi que, si elle l’estime nécessaire, elle s’arrête de jouer, ou ne ponctue que discrètement le jeu plus lyrique de son partenaire. Cette façon de ne jamais se conformer à un schéma est sans doute un des éléments les plus appréciables de son approche pianistique.


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S. Courvoisier © H. Collon

Feldman, lui aussi, joue de toutes possibilités offertes par son instrument. Romantique ou grinçant à l’archet, percussif ou ludique en pizzicati, il semble répondre du tac au tac au jeu de sa partenaire. Il est souvent difficile, certes, de démêler l’écrit de l’improvisé, le prévu de l’imprévu. On perçoit à la fois un travail d’arrangement en amont et une constante vigilance, une volonté de réagir dans l’instant, chez l’un comme chez l’autre. Il faudrait également citer leur maîtrise technique - irréprochable, comme en témoignent les fréquentes inversions de rôles entre les deux mains de la pianiste -, si l’on voulait prétendre à l’exhaustivité. Mais tel n’est pas notre but.

Au-delà de l’interprétation, souvent à couper le souffle, ce beau concert aura surtout permis de démontrer une fois de plus l’extraordinaire plasticité de l’oeuvre de Zorn. Du jazz au klezmer, du rock à la musique contemporaine, il semble qu’avec lui, on ait affaire à un classique de notre temps.