The Bridge et Trempo à Chicago 🇺🇸
The Bridge, en collaboration avec Trempo, organise stage et concerts à Chicago.
@ Michael Jackson
Depuis 12 ans, The Bridge sillonne les salles de France et de la région de Chicago pour des échanges entre musicien·nes américain·es et français·es. Parmi les salles françaises à accueillir les groupes inventés par The Bridge, on trouve le Pannonica, à Nantes. Et lorsque Trempo, espace d’émergence musicale également basé à Nantes, a cherché un endroit pour organiser un stage d’improvisation jazz, la synergie a opéré. Les trois structures ont embarqué pour la Cité du vent.
Un fort contingent français a débarqué à Chicago début novembre pour se frotter aux musiciens de Chicago. Bien entendu, The Bridge était attendu avec la formation Tracteur Hammer qui, après sa tournée française de janvier 2024, remplissait sa deuxième partie du contrat en séjournant aux États-Unis. En remplacement du batteur Mikel Patrick Avery, indisponible pour l’occasion, olula negre au violoncelle, banjo et chant, est recrutée. L’idée est venue du saxophoniste ténor Hunter Diamond, et ses partenaires, le sax baryton Florian Nastorg et le contrebassiste Yoram Rosilio, se sont fait un plaisir d’approuver sa suggestion.
Mais les deux Français ne sont pas arrivés seuls. Dix musiciens triés sur le volet par Trempo étaient là pour prendre part à une aventure singulière : une immersion totale dans la scène créative de Chicago – une expérience tout autant éducative que culturelle. Initialement destinée à fournir des lieux de répétition pour les musiciens, l’association nantaise a évolué en diversifiant ses activités, notamment en proposant des formations en Côte d’Ivoire, à New-York ou à La Nouvelle-Orléans. Leur nouveau bébé s’intitule « Musiques improvisées et dynamiques de création collective à Chicago », et des artistes venant de toute la France ont été sélectionnés pour y participer : Sarah Clenet (b), Léa Decque (p, ss), Raphaël Gautier (elg), Raphaël Herlem (as), Matthieu Letournel (sousaphone, tp), Nour Pierre-Magnani (voc), Nathalie Ong (synth, élec.), Fabien Rimbaud (perc, voc, synth), Vincent Roussel (d) et Serge Rozumek (as).
La formation dispensée à Chicago se distingue des autres, d’une part, en raison de la collaboration avec le Pannonica et The Bridge qui a permis d’identifier le saxophoniste Fred Jackson Jr. comme coordinateur pédagogique. D’autre part, le stage de 11 jours coïncidait avec la venue des musiciens de The Bridge. « Les stagiaires bénéficient ainsi d’un environnement très favorable à la rencontre avec d’autres musiciens que les musiciens intervenants mais aussi des espaces de mise en pratique, en live, de ce qu’ils ont acquis durant la formation », explique Typhaine Aussant, responsable de la formation chez Trempo qui a encadré les participants. Ce sentiment est partagé par Matthieu Letournel qui avait déjà suivi une formation Trempo à La Nouvelle-Orléans – quoi de plus naturel pour un joueur de sousaphone. « La musique des fanfares de La Nouvelle-Orléans est codifiée, dit-il. À Chicago, ce qui nous est proposé est à l’opposé de cette première expérience. »

- Fred Jackson Jr. @ Michael Jackson
Fred Jackson Jr. a ainsi conçu un programme intensif et quasi quotidien qui commençait souvent avant 10 heures pour se conclure vers 17h. Il était également chargé de recruter les instructeurs. « Je les ai choisis parce que je les ai vus à l’œuvre ou parce qu’ils possédaient une expertise sur un sujet qui était en phase avec les théories ou les concepts que j’ai mis au point », déclare l’intéressé. Les séances de formation ont été aussi variées que les musiciens qui les ont animées. Le batteur Isaiah Spencer a distillé des idées théoriques sur le rythme que certains stagiaires ont d’ailleurs eu un peu de mal à suivre. Ont été abordés des thèmes tels que la mise en pratique du concept de locomotion, la syncope, accélération et décélération… Pour sa part, le contrebassiste et multi-instrumentiste Adam Zanolini a dispensé un cours d’histoire en se concentrant sur la personnalité de Phil Cohran, un des fondateurs de l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM). Rendre hommage aux « aînés » fait d’ailleurs partie d’une longue tradition à Chicago. Il a été ensuite rejoint par la jeune batteuse Naydja Bruton qui a martelé un message souvent entendu durant les séances de formation : l’importance de la constance. Une autre approche a été celle du batteur Bill Harris qui s’est employé à donner aux participants des travaux pratiques au travers de jeux interactifs. Il a proposé également de jouer des partitions de Pauline Oliveros et d’Anthony Braxton comme un moyen d’approcher l’improvisation sous un autre angle. Outre les cours, l’aspect culturel était présent avec une visite de lieux mythiques de la ville organisée par Alexandre Pierrepont. « Un échange en visio-conférence avec lui a par ailleurs été proposé pour la première fois en amont de la formation afin de transmettre aux stagiaires des informations (bibliographie, données socio-historiques…) leur permettant de préparer au mieux leur voyage », souligne Aussant.
Fabien Rimbaud apporte un éclairage intéressant sur les acquis. « Je compte non seulement incorporer les enseignements dans ma pratique musicale mais aussi dans les formations que je dispense », affirme-t-il. D’autres, comme Serge Rozumek, avouent qu’il y avait beaucoup d’éléments à digérer mais a apprécié d’avoir découvert de nouveaux concepts tels que celui de communauté. Pour sa part, Léa Decque a été frappée par la générosité, l’humanité et l’ouverture d’esprit des artistes locaux. Enfin, Nour Pierre-Magnani a trouvé beaucoup de spiritualité et de poésie parmi les musiciens du cru.

- Tracteur Hammer @ Avec l’aimable autorisation de The Bridge
Le fait que la formation ait coïncidé avec la venue de The Bridge a donné aux « stagiaires » une occasion supplémentaire de s’ouvrir à d’autres musiciens et de compléter leur apprentissage. Ainsi, le 6 novembre, Elastic a proposé deux sets où les musiciens ont pu se mêler à des membres de Tracteur Hammer. Le premier set a proposé un quintet qui incluait Vincent Roussel (d, cornemuse), olula negre (cello, bj, voc), Florian Nastorg (bar), Nathalie Ong (élec, cello) et Sarah Clenet (b). On a rapidement détecté un désir de construire qui a débouché sur des climats vaporeux, minimalistes ou inquiétants. Les musiciens ont semblé se satisfaire d’un univers clairsemé où personne n’a cherché à accélérer le mouvement ni à faire monter la température. Lorsque le set est arrivé à son terme, le temps a semblé suspendu alors que Clenet égrenait lentement ses notes. La deuxième partie s’est davantage inscrite dans la discipline du free jazz avec un quartet composé d’Hunter Diamond (ts, cl), de Léa Decque (p, ss), de Raphaël Gautier (elg) et de Yoram Rosilio (b). La pianiste était vraiment à l’écoute du saxophoniste et l’a poussé dans ses derniers retranchements. Quand elle est passée au soprano, elle s’est jointe à Diamond pour créer une joyeuse cacophonie. Gautier et Rosillo de leur côté ont formé un socle solide, le guitariste se tenant souvent dans l’ombre du contrebassiste. Ce dernier a fini par se libérer pour débiter des parasites à toute allure et emporter le groupe vers une conclusion frénétique. La soirée ne devait comprendre que deux sets mais les membres de Tracteur Hammer étaient tellement heureux de se retrouver qu’ils ont décidé de jouer un troisième set. olula negre au banjo a commencé par offrir une version moderne du jazz de La Nouvelle Orléans. Elle a ainsi donné le ton d’un set enlevé que Rosillo a su parfaitement rythmer. De leur côté, les deux saxophonistes ont joué sur les contrastes avec un Nastorg rugissant et bafouillant à souhait.

- Raphaël Herlem et Serge Rozumek @ Michael Jackson
Quelques jours plus tard, Tracteur Hammer s’est produit à Pro-Musica pour un concert dans une ambiance feutrée, une expérience privilégiée et devenue traditionnelle que l’on doit à l’ingénieur du son et co-propriétaire du lieu, Ken Christianson. Le groupe a cette fois-ci montré un tout autre visage, plus minimaliste et bruitiste, renvoyant au disque enregistré par la formation lors de la tournée française. Diamond a davantage joué un rôle d’instigateur et les quatre musiciens ont fait bloc pour une longue et lente montée en puissance.
Le séjour des « stagiaires » s’est conclu le 13 novembre par une restitution à Constellation. Il était réconfortant de voir la présence de musiciens ayant participé au programme de formation. Mwata Bowden, ancien président de l’AACM, ne tarissait pas d’éloges à l’égard de ses « élèves ». « C’était une expérience fantastique, déclare-t-il. J’ai été impressionné par leur curiosité et leur désir d’apprendre. » Fantastique est un mot qui est revenu souvent dans la bouche des instructeurs, à commencer par Fred Jackson Jr. : « L’expérience dans son ensemble a été incroyable et a dépassé mes attentes. L’imagination et la maestria des participants ont rendu cette aventure fantastique. J’ai eu le sentiment de me retrouver au milieu d’âmes sœurs à la recherche d’un épanouissement musical. » Un premier set a prouvé que les musiciens avaient déjà retenu certaines leçons, notamment celle qu’il n’est pas nécessaire de jouer tout le temps et d’avoir l’intelligence de se mettre en retrait momentanément. Ils ont aussi laissé des espaces qui ont permis à des duos, trios ou quartets de se former naturellement. Et lorsqu’ils se sont finalement retrouvés tous ensemble, une joyeuse cacophonie s’est installée. Le second set était plus codé avec des éléments théâtraux et humoristiques qui ont montré que les musiciens n’avaient pas oublié leurs racines européennes. Enfin, ils ont ménagé une belle surprise lorsqu’ils ont commencé à exprimer leur reconnaissance avec créativité en scandant le prénom de Fred Jackson Jr. qui a été extrêmement sensible à cette attention.

- Concert de restitution @ Michael Jackson
Alexandre Pierrepont, l’architecte de The Bridge, a été impressionné par les résultats. « Les participants ont pu voir que l’expérimentation n’exclut pas la tradition, a-t-il déclaré. J’ai été heureux de constater une unité sans uniformité, sans gommage des différences et une belle ouverture sur la modernité. »
Après une telle réussite, que peut bien réserver l’avenir ? D’une part, certains « stagiaires » tentent de poursuivre l’aventure. Ainsi, la Marseillaise Nathalie Ong et le Nantais Raphaël Herlem ont déjà en tête un projet visant à exploiter les fruits de leur travail. D’autre part, l’expérience sera reconduite à l’automne 2026. À une époque où la culture subit des attaques, il est encourageant que des associations telles que The Bridge et Trempo persévèrent contre vents et marées et alimentent une lueur d’espoir.
