Scènes

The Bridge #7 à Toulouse

Au Théâtre du Pavé


Photo © M. Parque

Septième édition pour The Bridge, le réseau franco-américain qui promène le jazz au travers des frontières entre la France et l’outre-Atlantique. Il s’arrête cette fois dans le chaleureux Théâtre du Pavé à Toulouse.

The Bridge perpétue la tradition de l’improvisation en jazz, celle qui permet à des musiciens de multiples horizons de se rencontrer pour une occasion unique et de partir à la recherche de nouvelles sonorités. Celles-ci rayonnent alors dans l’élégance de l’éphémère, suscitées par la confrontation des sensibilités qui les composent.

Ce qui donne tout son charme à ce genre d’expérience, c’est la fragilité de la formation, de l’équilibre, de l’impulsion. Avec plus ou moins de maîtrise et de hasard, les musiciens tâtonnent, testent timidement ou osent de grandes embardées, jusqu’à saisir l’occasion, atteindre un moment de grâce qui éclate sur scène et inonde le public le temps de sa suspension. C’est ce presque-rien dont parle Jankélévitch que recherche toute formation improvisante. C’est l’émergence de ce je-ne-sais-quoi qui en donne toute l’intensité.

L’ouverture du concert nous suggère combien ces mouvements imperceptibles, qui tiennent parfois du prodige, prennent leur essence dans la nature. Une nappe de souffles et de respirations aux infimes variations couvre peu à peu l’espace scénique et évoque les sons lointains d’une forêt amazonienne, ou du moins l’idée que l’on peut s’en faire après l’écoute de phonographies comme celles de Thomas Tilly. Ces variations fluctuent habilement en fonction des instruments dont elles sont issues (voix, trombone, flûte, saxophone, appeau) et de la façon dont l’air y est projeté (plus ou moins précisément, avec plus ou moins de pression) ou contraint (pavillons bouchés-débouchés, contorsion des corps). Les cordes frottées de la contrebasse ajoutent une nuance de plus, se confondant presque aux vents. C’est que nos cinq musiciens semblent bien connaître le champ des possibles de leurs instruments et s’amusent à en repousser les limites, jusqu’à confondre et intervertir leurs positions habituelles. En l’absence d’un batteur parti en milieu de tournée, la rythmique émerge de toute part et se fait organique, à la manière des palpitations corporelles qui animeraient chaque petit être d’un écosystème : beat box, tapotements de micro, slap, claquements de langues, tapes feutrées des clés et glissement de la coulisse, pizzicati… Chacun sait où trouver sa pulsation et comment la faire résonner pour donner son éclat à la composition qui est en train de naître.


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Guillaume Orti

Dès l’ouverture, on glisse progressivement du sonore au musical et la petite salle du Pavé est vite prête à accueillir un voyage envoûtant dont la voix chaleureuse et rythmée de Khari B. donnera souvent le ton. Ici l’occasion est partout : dans la flasque trouvée en coulisses que Magic Malik s’amuse à faire tinter comme au contact du bois charpenté de la contrebasse, dans l’énonciation orale d’un poème chuchoté comme dans la commissure des lèvres du flûtiste, qui flirte avec le chant incantatoire. Les musiciens n’hésitent pas à dépasser les frontières de l’instrumental pour enrichir leur palette et c’est un régal. Cette recherche suppose aussi des déplacements quasi permanents (ils s’autorisent même une sortie dans le public) faisant sans cesse circuler le son qui se charge alors d’un dynamisme et d’une spatialité bien particulière, lui ajoutant davantage de relief. On se souviendra particulièrement des circonvolutions de Jeb Bishop et son trombone qui scintille à chaque passage, tel un phare lointain. Le son puissant et continu qui s’en échappe a quelque chose d’une corne de brume dont la tonalité serait légèrement altérée en fonction de son point de rotation, comme soumis à l’effet Doppler. Magic Malik, aérien ce soir, grimpe sur une porteuse pour faire étinceler le chant d’un appeau comme un oiseau haut perché qui voudrait se faire entendre au-dessus de la rumeur.

Du côté de la parole, présente tout au long du voyage, Khari B. joue sur tous les modes. Du récit à demi murmuré au slam déclamé haut et fort, du legato de narrateur suave (qui rappelle la superbe collaboration d’Alessandro Baricco avec le groupe Air) au staccato du rhéteur politique, le speaker explore les nuances de sa voix, de son timbre et de son débit. Tout un répertoire riche et varié qui transpose les attributs musicaux à la parole, lui accordant une posture centrale au sein du quintet ; peut-être ne l’exploite-t-on pas assez en musique.

Les corps se fondent aux objets et la synergie qui se crée laisse penser que l’énergie musicale se répand et fait vibrer tous les corps. Entre s’émouvoir et se mouvoir, le pont est vite franchi.


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Frédéric Bargeon-Briet

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce genre de rencontre, c’est aussi de voir un groupe protéiforme évoluer pour muer d’une formation à une autre, permettant l’enchaînement minutieux des styles et des ambiances. Les individualités mises en commun connaissent des parcours et des horizons bien différents, ce qui crée un terreau fertile pour l’improvisation. Sur l’estrade, les instrumentistes se regardent peu et s’écoutent beaucoup. Avec des propositions souvent séduisantes et audacieuses, Malik semble prendre plaisir à se jeter à l’eau et c’est souvent lui qui amorce les changements de direction dans l’impro. Khari B. et Frédéric Bargeon-Briet s’abandonnent à de très jolis moments de complicité où les lignes mélodiques de la contrebasse s’ajustent merveilleusement bien au timbre de la voix. Il semble plus difficile à Guillaume Orti de s’insérer dans le jeu ; il propose pourtant de belles inflexions, trop souvent reléguées à l’arrière-plan.

Au fil du temps qui passe et des esquisses qui le tissent, les individualités se cherchent, se complètent, se joignent puis se fondent, ou au contraire se heurtent, s’entrechoquent, se coupent la parole et parfois même ne s’écoutent pas, jouent pour elles-mêmes ; le reste suivra - ou non.

L’ensemble forme une élégante suite de tableaux où le spectateur est invité à se promener avec les musiciens. Insensiblement ils se succèdent, à l’aide d’un décalage minutieux et très progressif des rythmes et des sons, de manière quasi ondulatoire : phase, déphase, phase, déphase… C’est presque cinématographique ; les mouvements qui s’enchaînent emmènent l’auditeur tantôt dans un film noir des années 50 où l’on imaginerait bien un homme noyer sa tristesse au fond d’un café enfumé, tantôt sous le soleil impitoyable du désert, un cavalier seul traversant le cadre façon western. Sans oublier les nombreux moments de suspension dont l’intensité arracherait quiconque à sa réalité ; dans cette salle comme en pleine mer, on part à la dérive. On n’est vraiment pas pressé de voir la côte, le voyage est si doux…

Cette septième édition de The Bridge a su briller au Théâtre du Pavé lundi soir. Un concert superbe dans son imperfection et dont on se plaît à voir les aspérités, un quintet qui se risque à l’émulation et qui, « dans le rythme fiévreux du devenir » se teinte de grâce.