Chronique

The New Songs

A Nest At The Junction Of Paths

Eve Risser (p), David Stackenäs (g, preparations), Sofia Jernberg (voc), Kim Myhr (g, zither)

Label / Distribution : Umlaut/Orkhêstra

De retour sur le label suédois Umlaut records après Hanakana, son précédent album en duo avec Donkey Monkey, la pianiste Eve Risser présente un quartet réunissant quelques-uns des plus talentueux improvisateurs de la jeune garde européenne autour de la chanson vue comme objet musical à malaxer. C’est la voix de la jeune Suédoise Sofia Jernberg qui se prête à cet exercice. Sa parole s’étire sur les six longs morceaux qui fouillent au plus profond de la ritournelle en la visitant dans ses moindres replis. Peu connue en France, Sofia Jernberg est par ailleurs la chanteuse du groupe suédois Paavo dont le premier album, dans un style moins tourmenté, fut élu meilleur disque de jazz suédois 2011.

Deux guitaristes scandinaves, David Stackenäs et Kim Myhr, accompagnent Ève Risser dans ce jeu de cordes et de marteaux mêlés. Leurs frottements et crissements masquent parfois la vraie nature de leur instrument, jusqu’à les enchevêtrer complètement (« Puff »). Dans l’inaugural « Je suis l’épine d’un pin », l’alliance des trois instrumentistes et de la chanteuse créée un brouillard de cliquetis qui charrie des formes vocales éphémères. Sur ce morceau étrange et enfantin, les cordes d’une guitare comme poussée par le vent nous introduisent au sein de rêveries miniatures. Dans une atmosphère que l’on peut qualifier de chambriste, beaucoup d’abstraction et une large place laissée aux ambiances et aux couleurs, comme des haïkus qui figeraient les sensations, à défaut du moment. Ainsi dans « Un carreau blanc », les guitaristes créent une structure fragile qu’un souffle organique venu des tréfonds du piano vient renverser subrepticement. Entre les quatre musiciens, des univers fugaces s’envisagent et s’éteignent, s’engagent et puis s’effacent sans perdre leur route, comme un fil tendu et cependant précaire.

Dans ces chansons, les mots n’ont qu’une importance limitée ; ils roulent ou se déchirent, dansent ou se craquèlent jusqu’à n’être, sur le très beau « Fil 1 », que des sons grondés par une voix qui n’articule même plus. Cette description d’une sculpture de Chriss Desroziers effrite la musique à mesure qu’elle se joue du temps, épouse des courbes sinueuses et pleines de surprises, et A Nest at the Junction of Paths n’est pas seulement en constant mouvante ; elle est aussi profondément émouvante. Ce sont bien le piano d’Ève Risser, l’inventivité de sa préparation et le ludisme apparent qui portent cette musique à fleur de peau. La jeune musicienne y rayonne, affirmant une fois de plus sa capacité à renouveler sans cesse son approche de l’improvisation.