Scènes

Thomas Lacôte, Quatuor Machaut : Métalepse en création à Noirlac

Le quatuor Machaut poursuit son grand écart entre XIVe et XXIe siècles, en compagnie du compositeur contemporain Thomas Lacôte et de la soprano Poline Renou. Captivant.


Fondé en 2012 par Quentin Biardeau, le Quatuor Machaut s’était d’abord consacré à une réexploration de la Messe de Nostre-Dame de son compositeur éponyme, Guillaume de Machaut (v. 1300 - 1377). Avec son nouveau répertoire, il poursuit le grand écart entre XIVe et XXIe siècles en compagnie du compositeur contemporain Thomas Lacôte et de la soprano Poline Renou. Captivant.

Membre du TriCollectif, le quatuor Machaut a été fondé par un très jeune saxophoniste tout remué par la découverte de la Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machaut. Œuvre féconde s’il en fut, cette messe - l’une des premières écrites de bout en bout par un seul compositeur - connaît ces dernières années une multitude de réinterprétations plus hardies les unes que les autres : ainsi celles de Noël Akchoté ou de l’ensemble Graindelavoix, pour ne citer que les extrémités opposées d’un même cristal.


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Machaut & Poline Renou © Diane Gastellu 2014

Si Akchoté dégage au scalpel, jusqu’au nerf, les harmonies antiques et si modernes de la pièce, si Graindelavoix, suivant les traces laissées par l’ensemble Organum voici quelque quinze ans, ose les couleurs de voix non classiques, Quentin Biardeau et ses acolytes saxophonistes ont abordé la Messe sous l’angle de l’acoustique, en tirant parti des résonances et des réverbérations naturelles de lieux insolites - églises, certes, mais aussi grottes, parkings, piscines couvertes… - qui font de cette pièce une liturgie du son en trois dimensions. Voire quatre.

C’est toujours Guillaume de Machaut qui inspire le nouveau répertoire du quartet, composé en grande partie par Thomas Lacôte à partir de poèmes de Machaut et Gérard Titus Carmel.

11h et quelques sous les hautes voûtes gothiques de l’abbaye. Deux saxophonistes, sur scène, lancent d’abord quelques notes, quelques bruits de bec, puis de longues nappes tenues. On ferme les yeux à demi pour mieux percevoir les vagues sonores qui roulent entre les murs de pierre, et voici que le son enfle, se multiplie, se déplace. On est tenté de se retourner, mais il vient de partout, projeté depuis les coins de la pièce, réverbéré en tous sens. Les harmonies sont celles de l’Ars Nova, vous reconnaissez une structure de Kyrie, et la musique vous enveloppe.

Puis l’ensemble des musiciens monte sur scène. Poline Renou tient à la main un diapason : c’est elle qui ouvre Métalepse I, voix nue, sans filet. Une métalepse est un procédé qui consiste à brouiller les frontières entre la narration et le narrateur. Ce qu’ont fait Julio Cortázar dans Continuité des parcs ou Chris Marker dans La Jetée, Thomas Lacôte l’introduit dans le monde musical : transmutation des instruments, fusion et scission : le son vient et ne vient pas de là où vous croyez, il est et n’est pas celui des instruments que vous voyez, la chanteuse est un saxophone de plus, les deux, quatre, cinq saxophones sont une vague, un nuage, un orgue… Un chant.

« Métalepse I » prend pour origine une chanson de Guillaume de Machaut, « De toutes flours », qui vient ensuite réinterprétée, arrangée par le quartet et Thomas Lacôte. L’intention est claire : il ne s’agit pas d’opposer les œuvres, mais bien de les unir dans une vision cyclique du temps et de l’esthétique. Suivent une composition de Quentin Biardeau, « Miroirs noirs », puis « Métalepse II », construit sur un poème du XXIè siècle, et une nouvelle composition de Biardeau. Anneau de Möbius, sans commencement ni fin : le temps ne s’écoule plus en sens unique et devient une dimension dans laquelle les musiciens se meuvent librement.


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Machaut & Poline Renou © Diane Gastellu 2014

Organiste, Lacôte a vu dans ce quintette une transposition d’un instrument de l’époque de Machaut, aujourd’hui quasi disparu : l’organetto ou orgue portatif, dont on jouait d’une main en actionnant de l’autre le soufflet. L’organetto permettait de jouer à loisir sur les nuances, bien plus aisément qu’aux grandes orgues. Avec les cinq musiciens, Thomas Lacôte dispose d’une plus grande liberté encore puisqu’il peut agir à volonté sur un ou plusieurs des cinq « tuyaux » ! Les qualités d’improvisateur des interprètes sont ici mobilisées, non pas pour inventer des notes (tout est écrit), mais pour leur capacité à donner aux pièces une temporalité, seul paramètre que le compositeur se refuse à graver dans le marbre. Cela nécessite une écoute mutuelle, une disponibilité de tous les instants que l’on ne retrouve que dans la pratique de l’improvisation, associées à une très haute exigence technique. La partie vocale en particulier relève du pur funambulisme, et l’on connaît peu de chanteuses capables, comme le fait Poline Renou, de mêler les techniques vocales - du classique au non-conventionnel -, et de déployer une telle palette de timbres tout en conservant une justesse de tous les instants.

C’est une véritable tectonique des sons qu’elle et ils nous livrent ici : les plans musicaux glissent, se percutent, se frottent, se plissent. Musique non-figurative et non-narrative qui vous embarque dans une non-histoire et pourtant vous captive. Il faudra voir ce que deviendra cette pièce au fil des représentations, passée la tension de cette « première » très prometteuse. Le voyage a toutes les chances de lui réussir.