Scènes

Tigran Hamasyan

Un tigre chez le Duc (2 juillet 2008)… Au milieu d’une tournée européenne avec Herbie Hancock, dont il assurait la première partie, Tigran Hamasyan s’est arrêté pour une soirée au Duc des Lombards où il s’est produit en trio avec Hoenig et Daryl Hall


Un tigre chez le Duc (2 juillet 2008)… Au milieu d’une tournée européenne avec Herbie Hancock, dont il assurait la première partie, Tigran Hamasyan s’est arrêté pour une soirée au Duc des Lombards où il s’est produit en trio avec Ari Hoenig et Daryl Hall.

Après sa cure de jouvence, le Duc a revêtu une parure hi-tech faite de jeux lumières recherchés, d’éclairages élégants et d’écrans vidéo. La scène et le bar ont changé de place, mais les spectateurs n’ont pas plus d’espace pour autant. L’accueil et le service sont restés sympathiques et la bière pression bien agréable. Avec sa programmation soignée, le Duc des Lombard est l’un des clubs parisiens incontournables.

Quelques réglages d’usage et Hamasyan se lance dans une longue introduction qui évoque l’Orient et Keith Jarrett, avec le be-bop en toile de fond. Le pianiste chauffe la salle pour ses deux compères, qui entrent alors dans le jeu : Ari Hoenig à tambours battants et Daryl Hall, la basse en feu. Les trois hommes démarrent avec « Just Friends », le standard de Klenner et Lewis. Le trio se place d’emblée sous le signe de l’énergie ascendant mélodie, avec un tempo medium tendance plutôt rapide, le tout entrecoupé de nombreuses ruptures de rythmes, dans une veine tantôt orientale, tantôt binaire, tantôt latino, parfois incantatoire mais toujours pleine de swing.


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Tigran Hamasyan © Patrick Audoux/Vues sur Scènes

Après vingt minutes haletantes, le trio plonge pendant près d’un quart d’heure dans « In Walked Bud ». [1]. Pris sur un rythme plutôt medium, « In Walked Bud » balance énergiquement : part belle à la contrebasse et dialogues piquants entre les musiciens, notamment le piano qui reprend les motifs de la basse. Quand les baguettes succèdent aux balais, la basse passe en walking et maintient un swing soutenu, suivi d’une accélération du tempo efficace. Les échanges pleins d’humour entre la contrebasse et le piano sur des tempos différents ajoutent du piment. Le piano alterne accords latinos et accents blues soulignés par la batterie. Dans une seconde partie, le morceau rebondit : la batterie joue un solo très mélodique sur les peaux, puis Hoenig s’amuse à paraphraser le thème avant de reprendre sa discussion avec le piano. Les deux musiciens semblent être sur la même longueur d’onde.


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Ari Hoenig © Jos L. Knaepen/Vues sur Scènes

Le troisième morceau réunit « Homesick » et « New Era », les deux thèmes qui inaugurent l’album New Era. Tout commence par un duo entre la batterie et le pianiste, qui scatte le thème à grand renfort de « tagadzik, tagadzik ». La démonstration est amusante, mais peut-être un peu longue. Le trio se lance ensuite dans un marathon sur un tempo d’enfer : batterie musclée, contrebasse en walking et pianiste déchaîné. Encore plus dynamique que sur le disque, cette version décolle et l’auditeur reste scotché dans son fauteuil comme dans un grand huit.

Hamasyan a un toucher très net, un phrasé d’une précision et d’une clarté redoutables. La batterie veut mordre ! Et la contrebasse met tout le monde d’accord. Le trio gère habilement la montée en tension en alternant vivacité et retours au calme. Pour conclure la première partie du morceau, le trio revient à une construction semblable à la premère pièce en combinant ostinatos hypnotiques très « jarrettiens » et phrases fulgurantes. Mais le discours garde toujours une grande cohérence. La seconde partie est particulièrement vive et la pression monte encore plus vite. Les changements de rythme et l’alternance de passages en binaire font du morceau une performance tendue et dansante : les têtes ballottent et pendant une demi-heure, c’est la course !

Le public en redemande et après cinq bonnes minutes d’applaudissements nourris, le trio remet le couvert. En rappel, Hamasyan démarre rapidement sur « Oleo » de Sonny Rollins puis intercale un motif de « Rhythm’A Ning » de Monk, d’« Ornithology » de Charlie Parker… le tout fait penser à un medley. La basse est en walking, la batterie en chabada et le piano redouble d’énergie. Le final de la batterie est énorme.

La musique du trio reste relativement classique avec un parfum oriental qui la rend attrayante, et l’énergie qu’elle dégage est contagieuse : le trio se donne à fond et ça fait plaisir ! Pas étonnant qu’Hamasyan et les frères Moutin aient triomphé à Vannes le 31 juillet dernier…

par Bob Hatteau // Publié le 15 septembre 2008

[1Parenthèse : il faut écouter ce célèbre hommage à Bud Powell de Thelonious Monk sur l’album Underground ; une version chantée par Jon Hendricks