Chronique

Tim Berne’s SnakeOil

The Fantastic Mrs 10

Tim Berne (as), Oscar Noriega (bcl, cl), Marc Ducret (g), Ches Smith (dm, vib), Matt Mitchell (p)

Label / Distribution : Intakt Records

Un album qui crédite Julius Hemphill mérite d’emblée notre attention. Mais au-delà de cette référence, c’est tout ce groupe qui nous accroche, et dès le premier thème, celui qui donne le titre de l’album.

Une introduction au sax toute de cassures que vous ne retiendrez pas facilement, mais pour vous faciliter la tâche, les musiciens y reviennent à plusieurs reprises, afin de vous en faire déguster toutes les saveurs. Oscar Noriega propose un solo en courbes reptiliennes parasité par les tourments de la guitare, et constellé d’irisations des autres instrumentistes, dont Tim Berne. Ce dernier prend ensuite un long solo, lui aussi tourmenté, occasion pour les autres de parsemer ce parcours de ponctuations diverses, de solos simultanés souvent divergents qui se poursuivent alors que le sax se tait. Suit un superbe trio piano, vibraphone, guitare où Marc Ducret apporte toute l’étrangeté qui lui est familière. Et lorsque la totalité du groupe se retrouve, on est surpris que cela fasse mélodie, certes encore un peu hachée, et par la richesse des timbres de l’orchestre.

De fragiles notes de Matt Mitchell au piano, des petits grains métalliques de Ches Smith, un espace délicat pour ouvrir « Surface Noise ». Encore un thème tout en brisures de Tim Berne (c’est sa marque de fabrique) puis la densité à multiples voix du groupe retrouve toute sa place. Des griffures des cordes électroniques, des courbes graves voluptueuses, des timbres qui convergent et s’éloignent avant que le sax (toujours tourmenté), le piano et la batterie s’en mêlent dans un large éventail de cheminements sonores. On ne sait où donner des oreilles. Une séduction puissante.

« Roll » permet de déguster un duo sax-batterie tout aussi haché que le reste avant que le piano s’y invite sur une ligne buissonnière. Un sublime chant plaintif en arrière plan de la clarinette vient nous bouleverser par surprise, rejoint par le sax. On reste saisi par les pulsations sèches, les agaceries en embuscade, les brèves salves, les bourdonnements nerveux de la guitare qui viennent harceler le piano. Encore une séquence passionnante.

Seule pièce sans ces efflorescences multiples, ces diverticules parallèles, ces lignes fragmentées, ces couleurs de musique de chambre contemporaine, « Dear Friend », un thème de Julius Hemphill joué à l’unisson, en une forme d’hommage à cet artiste disparu en 1995 et plutôt à l’écart des louanges de la presse.

Les autres pièces de l’album réservent d’autres surprises encore, comme à l’affût, des irisations de timbres, des échappées divergentes plus ou moins contenues, des duos aux interactions serrées et imaginatives, des tiraillements électroniques, des percussions rebelles, des lignes en forme de kaléidoscope. C’est tout l’univers du SnakeOil de Tim Berne qui accroche, qui retient notre écoute, et qui nous déroute malicieusement.
C’est le quatrième enregistrement de ce groupe mais le premier semble-t-il avec Marc Ducret. Cela dit, ce dernier a déjà joué avec Tim Berne à plusieurs reprises.
Et oui, cette Fantastic Mrs 10 mérite qu’on la courtise.

Il est disponible chez votre disquaire, mais aussi sur Bandcamp

par Guy Sitruk // Publié le 5 juillet 2020
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