Scènes

Tin Men & the Telephone, le jazz 2.0

Le concert du groupe néerlandais, au Petit Faucheux, brouille les pistes entre acoustique et virtuel.


Tin Men & the Telephone © Rémi Angéli

En entremêlant à un trio piano tout ce qu’il y a de traditionnel les apports du retraitement électronique du son complété d’un support vidéo, le trio Tin Men and The Telephone ne se contente pas de proposer une dimension ludique et élargie à sa musique, il en profite pour en faire le support d’un message politique. Cette combinaison peu commune a su séduire le public du Petit Faucheux le mardi 19 mai.

Venu des Pays-Bas où il officie depuis dix-sept ans, le trio Tin Men & The Telephone est à l’initiative du pianiste Tony Roe [1] qui n’aime rien tant qu’entremêler les disciplines au sein de sa pratique artistique. Pour ce faire, le plateau du Petit Faucheux est ce soir-là à la fois dépouillé, puisque ne s’y tiennent que trois personnes, et chargé en matériel. Trois caméras pointent sur les musiciens et un grand écran est dressé dans le fond de la scène. Sur le piano, en guise de partitions, sont posés un ordinateur, une tablette numérique et un boîtier sur lequel sont branchés un fatras de câbles.

En annonce de la soirée, Sylvain Elie, le directeur et programmateur du Faucheux nous invite à télécharger une application sur notre téléphone. Trop heureux de cette proposition qui comble notre addiction numérique à l’heure où il est plutôt conseillé de chercher à s’en détacher, on s’exécute aussitôt. Les musiciens sont en place, le concert débute.

Rien ne distingue l’entrée en matière d’une autre plus classique. Sur des ambiances sombres, le trio déroule pendant plusieurs minutes un jazz actuel où les interactions sont nombreuses et où personne n’est avare d’engagements. C’est lorsque se fait entendre le chant d’un coq au détour d’une ligne mélodique que le dérèglement débute.

S’ensuivent en effet une succession d’images projetées à l’écran qui samplent la vidéo d’un homme proposant une leçon de golf en insistant sur la nécessité de prendre son temps pour maîtriser son swing. Clin d’œil évident et application en direct pour le groupe qui, tout au long de la soirée, ne manquera pas d’humour.

L’activation de l’application, à la demande du pianiste, donnera un tour inattendu et réussi à ce complément technologique. Grâce à son pad d’effets, il détourne la sonorité d’un piano qui, de fait, se prend désormais pour un synthétiseur. Roe enclenche ensuite un système de sons qui s’activent de manière aléatoire sur chaque téléphone de la salle comme autant de gouttes d’eau irrégulières et rondes. Cette spatialisation de l’ensemble, le sentiment, même en ayant seulement le téléphone sur les genoux, de participer au moment, tout cela est réjouissant et constitue un des points forts de cette soirée.

On aurait aimé aller plus loin encore dans cette interaction ludique et créative. Ce ne sera pas le cas : le trio joue différemment de ces potentialités selon les moments. Il choisira en revanche de privilégier des parties improvisées d’une grande qualité musicale. Le batteur Jamie Peet notamment, dans un jeu très serré avec le pianiste, joue de frappes précises et inventives qui font mouche et attirent les regards quand ceux-ci ne sont pas portés sur l’écran.

Tony Roe © Rémi Angéli

Divisés en trois parties où apparaissent chacun des musiciens, un programme informatique décompte, en effet, le nombre de notes jouées. Le piano accapare plus 60% du total, la batterie 30%, quant au bassiste Pat Cleaver, il aura beau jouer avec intelligence et intensité, il n’atteindra jamais que 6 ou 7% de l’ensemble. Plusieurs observations à cela : le piano joue beaucoup, il a deux mains, qui doublent le nombre de notes, ce qui n’est pas très équitable pour les autres instruments. La rythmique, tout au moins dans ce format, ne parviendra jamais à le rejoindre, les proportions restant quasiment identiques sur la durée du morceau. Dernier point, il y a une dissonance entre l’investissement musical tel qu’on le voit sur scène et cette analyse qui s’affiche en temps réel. On suit les chiffres qui s’accumulent, mais cela est, en réalité, totalement vain. L’art, bien sûr, ne se mesure pas en termes d’efficacité comptable, la musique ne se quantifie pas, les intensités ne sont pas un empilement. Bien évidemment le trio joue de ce hiatus : c’est à la fois inutile et ludique.

Sauf que parvenus à la somme de 18000 notes jouées, la musique s’arrête brutalement. Un message s’affiche à l’écran qui glace les sangs. Plus de 18000 enfants sont morts sur la bande de Gaza suite aux attaques israéliennes. On relit ce que l’on vient d’entendre à l’aune de cette information. Toute cette vitalité, ce dynamisme figé par un silence déchirant. L’impact est fort. Suivra une autre vidéo détournée sur le génocide du peuple gazaoui qui confèrera un supplément d’implication dans les dénonciations des injustices de ce monde à un trio qu’on imaginait simplement technophile. Le concert s’achèvera après d’autres variations drôles ou graves. Si la musique, de haute facture, est sans doute moins radicale et novatrice que le dispositif sur lequel elle s’appuie, le tout est surprenant, inattendu et d’une profondeur insoupçonnée.

par Nicolas Dourlhès // Publié le 14 juin 2026

[1à ne pas confondre avec le saxophoniste anglais Tony Coe (1934-2023)