Chronique

Tom Rainey Trio

Combobulated

Tom Rainey (dm), Ingrid Laubrock (ts), Mary Halvorson (eg)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Quatre disques en presque dix ans pour ce trio qui a tout désormais de l’aventure au long cours. Articulé autour de la batterie de Tom Rainey, ce triangle pointe à ses sommets deux personnalités - Ingrid Laubrock, saxophone, Mary Halvorson, guitare - qui sont partie intégrante de cette communauté de créateurs qui se joue des codes, tente même d’aller au-delà pour finalement proposer une musique riche de potentialités. Et surtout profondément organique.

De là, la sensation d’entendre une formation concentrée en une seule entité, et qui déploie une épaisseur sonore dont la densité n’empêche pas une tonicité constante. Autour d’un foyer ardent constamment alimenté, chacun s’investit à plein dans l’édification de cette machine musicale et, quoique parfaitement libre de ses déclarations, trouve toujours la place qui est la sienne.

Le saxophone ténor peut ainsi se faire force de proposition et dérouler des phrases aux insidieuses mélodies ou, au contraire, façonner des sculptures à gros grain longuement travaillées comme sur le titre d’ouverture, étiré sur plus de dix-huit minutes. Complémentaire, la guitare sera le soutien qui vient polir le propos pour en rendre tout le miroitement, à moins qu’elle ne soit un élément perturbateur qui renverse les rôles. Avec force pirouettes, elle prendra alors la main et conduira l’ensemble là où il n’imaginait pas aller.

Ce trio engendre, en effet, des masses extrêmement mobiles entre premier et second plans et à partir de ces variations constantes adviennent toutes sortes d’humeurs changeantes. La saturation électrique occasionne, par exemple, sur “Fact 7”, une puissance rock inattendue et durcit la tonalité d’un paysage qui flirte plus volontiers avec les atmosphères des musiques improvisées.

Cela étant, il faut s’attarder, encore une fois, sur les capacités d’invention du batteur qui semble ne jamais se satisfaire de formules toutes faites. Élaborant avec justesse une quantité de matrices rythmiques qu’il fait évoluer en permanence, il déroule le fil d’une narration pourtant improvisée. Là aussi, la communion des trois instrumentistes permet des audaces de construction et dans le vivant du moment, jamais ils ne cèdent à la déliquescence du sens. Sur “Fact 7” encore, l’attention portée à la dramaturgie montre leur capacité à raconter des histoires avec la sagesse et la folie qui sont les marques des grands créateurs.

par Nicolas Dourlhès // Publié le 31 mars 2019
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