
Giancarlo Nino Locatelli ne cesse d’investiguer des paysages sonores. Son amour de l’œuvre de Steve Lacy devait immanquablement le conduire à approfondir la relation entre la musique improvisée et la poésie contemporaine. Cette démarche se concrétise dans sa dernière création, A Decent Run, où les explorations orchestrales se confrontent aux textes du grand poète britannique Tom Raworth.
L’engagement artistique s’accomplit par des recherches expressives qui mêlent le récitatif et les chants incarnés par Carla Kihlstedt et Valeria Sturba qui interviennent sur deux morceaux. Un dynamisme communicatif se propage tout d’abord avec des intonations vocales héritées d’Irène Aebi qui subliment « Poetry ». Le perfectionnement des constructions harmoniques du collectif s’insinue dans l’architecture des poèmes et celui qui s’en donne à cœur joie est le batteur Cristiano Calcagnile, swinguant comme jamais dans « In Memoriam L. W. » et d’une rare finesse lorsqu’il fait usage des balais.. Cette transgression réussie de l’écriture et de la musicalité illumine « Sign Of Time » où la clarinette basse et la voix atteignent des sommets lyriques. Composé par Steve Lacy, « Situations » est ici embelli par des intonations instrumentales mobiles et dramatiques, la prose accède là à une dimension spectrale éclatante. Inventif, le mélange de la langue italienne et de l’anglais procure un sentiment de gravité dans « Oppio Inglese », bercé par l’homogénéité de l’accompagnement musical.
Superposées à la formation Pipeline rehaussée de la voix et du violon de Carla Kihlstedt, de brèves interventions clandestines où apparaissent entre autres Joëlle Léandre, Steve Beresford, John Corbett, Larry Ochs ou Gabriele Mitelli ont été intégrées au mixage final par Giancarlo Nino Locatelli. Ce processus original participe également à la créativité d’un concept où la poésie n’adhère pas à un système lexical figé. Le soutien rythmique précis d’Andrea Grossi, le growl enivrant de Sebi Tramontana hérité de Roswell Rudd, les ponctuations énergiques répercutées sur le clavier par Albreto Braida et la fluidité constante du violoncelliste Luca Tilli participent à un processus musical imprégné d’une extrême délicatesse.
Ce double album témoigne de l’amitié indéfectible qui unissait Giancarlo Nino Locatelli et Tom Raworth, disparu en 2017 ; les deux hommes avaient participé à l’album Il Grande Quarto D’Ora, enregistré il y a tout juste trente ans et publié sous les noms du clarinettiste et d’un autre poète de la Beat Generation, Franco Beltrametti. Audacieuse, la structure évolutive des douze pièces qui composent A Decent Run atteint un point d’équilibre sublimé par les expérimentations et la modernité musicale qui transcendent les mots de Tom Raworth.
