Chronique

Tuvalu Ensemble

D’une rive à l’autre

Label / Distribution : Subran Music

Tuvalu, îles isolées et paradisiaques du Pacifique, temple polynésien de la biodiversité est le triste symbole de l’anthropocène, du changement climatique inhérent et de l’asile climatique, qui touche et touchera 80 % des habitants de l’archipel. Les eaux glacées du calcul égoïste en plein atoll où l’on peut se baigner à 27°. Tuvalu, c’est aussi le nom de l’ensemble fondé par le contrebassiste et électronicien Pascal Niggenkemper pour, justement, appréhender ce changement climatique et la destruction d’un peuple par l’activité capitaliste ; mélange de field recording contextuel de chants polynésiens et d’improvisations par des solistes remarqués comme Ben Lamar Gay et Louis Laurain pour les trompettes ou Elisabeth Coudoux au violoncelle et Niggenkemper pour les cordes (« O Mamai »). Mais aussi de chants, d’imprécations poétiques ou simplement d’alerte, dans de nombreuses langues du monde.

Car le propos de Niggemkemper et de ses camarades, c’est de mettre en miroir les deux situations ; que l’être humain se regarde dans un miroir aussi, et fasse son propre bilan. C’est très sombre parfois, du moins très intérieur (« Microwomen ») et cela, bien sûr, peut mener à une forme de chaos, ou du moins quelque chose d’inéluctable. Ce qui est résolument la vérité. Une vérité qui passe souvent outre la chaleur des trompettes pour aller chercher dans la puissance tellurique des clarinettes. On est heureux de retrouver dans ce projet, aux côtés de Joachim Badenhorst, la remarquable Mona Matbou Rihai. Les deux clarinettes ont souvent un rôle très humain, celui de la voix, celui du corps (« lingilingi ») qui rejoint une autre forme d’incarnation, celle des accordéonistes Tizia Zimmerman et Artemis Vavatsika qui ont un rôle crucial dans D’une rive à l’autre. « Mataliki », pensé par les deux accordéonistes en est un exemple très dense : il faut vite noter le nom de ces deux musiciennes, au centre de cet orchestre.

Il est juste de parler de centre d’ailleurs, car la luxueuse édition de ce Tuvalu propose un DVD en surplus du disque, ce qui permet d’apprécier le geste de ces improvisateurs en cercle, qui se nourrissent d’abord des chants tuvaliens avant de laisser libre cours à l’aléatoire sur des percussions grâce au rebond d’objets manufacturés avant de laisser place à une organisation chaotique mais lumineuse. On le sait, le geste est important dans la musique de Niggenkemper. Il retrouve, le temps de ce spectacle, toute la dimension politique que peut porter l’improvisation.

par Franpi Barriaux // Publié le 3 mai 2026
P.-S. :

Pascal Niggenkemper (b), Elisabeth Coudoux (cello), Louis Laurain, Ben Lamar Gay (tp), Mona Matbou Riahi, Joachim Badenhorst (bcl), Tizia Zimmerman, Artemis Vavatsika (acc), 𝖩𝖺𝗎𝗆𝖾𝗌 𝖯𝗋𝗂𝗏𝖺𝗍 (voc)