Sur la platine

Un joyau de 85 pour un joyeux 80 ans

Anthony Braxton fête ses 80 ans avec la publication d’archives vieilles de 40 ans.


Considérée comme cruciale par l’intéressé lui-même et la plupart de ses exégètes, l’année 1985 d’Anthony Braxton était déjà fructueuse en disques, de ses deux volumes de Seven Standards aux trois concerts anglais enregistrés dans le courant du mois de novembre de l’année, parus tous trois sur le label Leo Records [1]. Plus prosaïquement, c’est aussi l’année où il se mit à enseigner au Mills College, première reconnaissance académique avant l’Académie Wesleyan, mais surtout, alors qu’il venait d’avoir 40 ans, garantie d’une stabilité financière qui lui permit de créer. Un cadeau de plus pour fêter ses 80 ans !

40 ans après, le 4 juin 2025, Anthony Braxton a quatre-vingts ans et pour cette occasion, le label Burning Ambulance offre à tous ses admirateurs l’occasion d’aller plus loin dans sa musique et dans cette année pivot en révélant quatre dates britanniques inconnues qui complètent la vision de la grammaire dite des Pulse Track Structures (PST). Ce travail sur des capsules répétitives qui s’enchaînent les unes aux autres comme toutes sortes de mutations labiles a connu son heure de gloire jusqu’en 1993 avec le quartet que l’on peut qualifier de classique : le batteur Gerry Hemingway, la pianiste Marilyn Crispell, mais aussi le contrebassiste Mark Dresser parmi d’autres [2]. Mais c’est cette tournée anglaise qui a couronné le versant classique du quartet, avec le dernier feu d’artifice à Santa Cruz en 1993, publié par HatHut. C’est donc avec Bristol, Leicester, Sheffield et Southampton, quatre nouveaux événements qui cartographient cette année déjà très riche.

S’il est attesté que le concert de Londres enregistré le 13 novembre 1985 offre, avec la « composition 105A » la chimie la plus pure des PST, il est intéressant d’entendre à Sheffield, une semaine après, cette même composition où d’autres écritures s’enchâssent, sans transition, préfigurant la Ghost Trance Music (GTM) qu’il expérimentera dix ans plus tard. La « Composition 69N » est très ouverte à l’improvisation ; elle est amenée par un travail de structuration absolument saisissant de Marilyn Crispell pendant que Gerry Hemingway fait parler la musicalité patiente de ses cymbales. La rigueur rythmique de ces PST, qui peut être assez lente comme ici, ou particulièrement implacable, permet à Braxton à l’alto une grande liberté pour accélérer ou ralentir des phrases courtes et fonctionnant parfois comme des mantras. L’édition numérique de Burning Ambulance offre à chaque fois l’entièreté des sets à disposition, ce qui permet de sentir l’écriture évoluer, et la profusion de matériel à disposition pour l’orchestre.

Ainsi, le concert de Bristol, enregistré le 21 novembre, offre des abords bien plus nerveux et un sax colérique que tempère l’archet de Dresser. Enregistrement le plus qualitatif de concerts que Frank Zappa aurait qualifiés de « Guerrilla Tapes », le set 1, qui correspond à l’enchaînement d’une foule de compositions (69H, 88 et surtout 23J qui fut joué à Birmingham et par le Creative Orchestra des années 70) offre à chaque membre du quartet des instants de grâce, à commencer par un dialogue fascinant d’Hemingway et de Dresser. Le point culminant de cette session restant sans doute le long solo de Crispell reprenant la « Composition n°1 » de 1968 écrite pour piano, ce qui représente le seul témoignage de sa lecture dans l’œuvre braxtonienne ; il n’existait jusqu’ici qu’une lecture par Hildegard Kleeb dans son disque de piano solo consacré à Braxton. On dégustera aussi, en dessert, quelques courts extraits des balances de ce mois de novembre 1985 avec des standards parmi lesquels, naturellement, « All The Things You Are ».

Un morceau d’histoire, indéniablement.

par Franpi Barriaux // Publié le 28 septembre 2025

[1London, Birmingham et Coventry, NDLR.

[2John Lindberg notamment, mais aussi Jens Saleh à Berlin-est, NDLR.