Tribune

Une anthologie « naïve » du jazz

Une anthologie du jazz, par Francis Marmande et Daniel Richard, des origines à 1962, subjective jusqu’à l’os, drôle, légère, mais aussi grave et tendue.


Cette anthologie du jazz, parue chez Naïve, couvre la période des origines jusqu’à 1962, date à laquelle l’auteur des textes, Francis Marmande, quitte sa ville natale, Bayonne. Subjective jusqu’à l’os, drôle, légère, mais aussi grave, tendue, elle fait découvrir ce qui se trame dans le corps et l’esprit d’un « amateur » de jazz, par ailleurs - sinon musicien - du moins qui « joue de la contrebasse ». Le free jazz y est manifestement mieux et plus amplement mis en valeur que souvent dans des entreprises voisines.

Une anthologie, fut-elle « naïve », reste une anthologie, c’est à dire une sélection. On en connaît plusieurs (pour le jazz), depuis celle d’André Clergeat [1] (épuisée malgré deux éditions) jusqu’à la plus récente, qui fait l’objet de ce portrait, en passant par celle d’André Francis [2] (restée inachevée), sans oublier les innombrables « quintessence » présentées sous la plume d’Alain Gerber [3] Des maîtres qui ont formé notre écoute, notre goût et notre jugement, beaucoup ont évité l’exercice (Lucien Malson, Michel-Claude Jalard, Philippe Carles, pour n’en citer que trois), pour diverses raisons qui tournent toutes autour du refus de la « compilation ». Personnellement, j’ai toujours été fasciné par cette idée de concentrer en quelques disques l’essentiel d’une musique que j’aime, et ce pour une très mauvaise raison en rapport avec le fait que les aléas de l’existence m’ont souvent conduit à vider les rayonnages des disques accumulés pendant des années. Dans ces moments là, les « anthologies » sont et restent l’analogon du trésor perdu.

Voici donc Francis Marmande à l’œuvre à son tour. Il n’est pas seul, mais soutenu dans l’entreprise par celui qui lui a commandé ce travail (Patrick Schuster), et par Daniel Richard, probablement l’homme qui connaît le mieux en France l’histoire du jazz par les disques, depuis les 78 tours jusqu’aux productions les plus récentes. Rappelons qu’il occupa, avant d’être remercié pour ses services superlatifs, un poste clé chez Universal, quand cette major s’intéressait encore au jazz de façon non seulement comptable mais encore artistique. Et voici ce qu’en écrit F. Marmande en mai 2009 : « Daniel Richard, ouvrier maçon, batteur de bal, crut bon de prendre Mai 68 à la lettre. Le voici qui monte des Sables-d’Olonne à Paris pour se consacrer au jazz. Immense mémoire du monde. A Lido-Musique, le magasin historique des Champs, dans les années 1970, les plus illustres musiciens, les plus modestes, les mythiques et les miteux, venaient le consulter comme un oracle. Avec son aide, Charlie Watts conseillait en jazz ses potes du groupe où il faisait batteur (les Rolling Stones). Lido-Musique payait Richard au SMIC. Chez Universal, après Hank Jones, Salif Keita, Abbey Lincoln, Madeleine Peyroux, Melody Gardot, Rokia Traoré qu’il a tous et toutes produits, le voilà limogé. »

Ces deux qui font la paire vont d’abord accoucher d’une idée forte, passée inaperçue jusqu’ici : ne publier quasiment que des disques entiers : soit les deux faces d’un 78 tours, soit les deux faces d’un 45 tours « single », soit les quatre d’un EP, ou encore les deux faces d’un 33 tours 25 cm (lisez par exemple l’histoire du 25 cm de Paul Bley, elle vaut la peine), ou même (mais oui) l’intégralité des deux faces d’un 33 tours 30 cm. Voilà pour l’amour du disque originel, et c’est finalement aussi bien que les « pochettes » d’origine, car dans le cas des 78 tours, à quoi bon reproduire un vulgaire bout de papier kraft ! Ensuite l’idée sera d’aller jusqu’en 1962 (puisque la loi le permet aujourd’hui largement) et de ne pas lésiner sur les années free. Ainsi le volume 12 n’est constitué que (!) de la Freedom Now Suite de Max Roach et du Live at The Village Vanguard de Coltrane. L’autre bonne idée c’est que les années sont un peu mélangées : le volume 1 couvre 1921-1928, le volume 2 1926 - 1932, puis le volume 3 1929 - 1939. Le volume 4 repart en 1937 mais file jusqu’en 1951. Ainsi de suite. Plus vous regardez en détail comment cela est agencé, plus vous êtes frappé par l’intelligence des choix, la précision des références (matrices), la subtilité des enchaînements. Beaucoup de travail et de réflexion pour en arriver à la « naïveté »...

Francis Marmande a vécu à Bayonne jusqu’en 1962. Il se trouve que moi aussi, ou presque. En tous cas, la rue Bourgneuf (petit Bayonne, entre Nive et Adour) aura vu ma présence le soir après le Lycée (de Biarritz) au 19, où mon grand-père Louis Junique avait un magasin de papiers d’emballage et ficelles. Mais à deux numéros près je crois, le père de Michel Portal tenait son imprimerie dans la même rue. Et au bout de la dite, à droite, la fameuse Madame A. dont parle Francis Marmande dans un de ses textes, ouvrait sa boutique de livres et disques d’occasion. Un micro-climat « jazz » tout à fait étonnant : nous nous sommes servis au même endroit, des « cuts » en provenance des USA, des disques relégués, dont personne ne voulait en France. Songez ! Pour arriver jusqu’à Bayonne... Je n’ai jamais (à l’époque) identifié celui qui devait avoir seulement quelques années de moins que moi, mais il est clair que nous avons hanté les mêmes lieux. Sauf les réunions du Hot-Club quand même : comme j’habitais Biarritz, j’ai manqué ça, j’ai même ignoré l’existence de cette coterie [4], et je découvre aujourd’hui que lors de la cérémonie annuelle du club, le professeur de philosophie que j’avais à Biarritz, Monsieur Labernède (je le reconnais au détail de l’écharpe blanche) avait l’habitude de poser toujours la même question pour mettre en rage le vieux Panassié : « Que pensez-vous de Charlie Parker ? » Incroyable ! Je n’ai jamais su (et j’étais son meilleur élève) qu’il aimait et écoutait du jazz.

On aura compris qu’à bien des égards cette anthologie me touche jusqu’à la moelle. On aura compris aussi que l’écrivain Marmande (professeur émérite, journaliste au Monde, jazz, corrida, cirque, culture, spécialiste reconnu de l’œuvre de Bataille) ponctue ses présentations de nombre d’anecdotes qui le mettent en jeu, mais qui révèlent en même temps « l’amour et la vie d’un amateur de jazz » dans lequel on peut se projeter, et se trouver jusqu’à s’y perdre ! Son style est connu, au moins de ceux qui le lisent, articles mais aussi (et surtout) récits publiés en divers lieux et dans diverses maisons. Je renvoie aux bibliographies, en retenant pour ma part La Chambre d’Amour, La Mémoire du chien, La Housse partie et le merveilleux Chutes libres.

par Philippe Méziat // Publié le 15 décembre 2014
P.-S. :

Jazz Heroes, une anthologie du jazz, Naïve, 12 CD, 9,90€ pièce

[1Parue en 2001 sous le titre Les Triomphes du Jazz, 20 CD avec biographies, elle est plutôt orientée « jazz classique », et n’accueille par exemple Sonny Rollins ou Thelonious Monk que dans des volumes consacrés globalement à des saxophonistes ou à des pianistes. Très peu onéreuse, vendue en grande surface, elle a connu deux tirages et un vif succès. Elle se limite, vu sa date de parution, aux enregistrements libres de droits en 2000, soit l’année 1950.

[2Parue au Chant du Monde sous le titre Les Trésors du Jazz, réalisée en collaboration avec Jean Schwarz, très ambitieuse puisque comportant, à partir de l’année 1952, dix CD par année, elle s’est arrêtée en 1957. On peut le regretter car elle reste la plus complète sur la période, et à ce titre elle est assez recherchée. On remarquera que les plus patients, dans cette affaire, auront eu raison d’attendre, puisque la loi sur le domaine public permet aujourd’hui de couvrir la période considérée (à tort ou à raison) comme l’âge d’or du jazz.

[3La série des « quintessence » vaut surtout pour la plume de Gerber, qui n’a pas son pareil pour romancer le jazz. Sa limite tient aux années de parution, trop tôt dans l’histoire (voir note précédente), et à la nécessité d’éditer de nouveaux volumes au fur et à mesure que les années passent.

[4Je n’arrive pas à décider si ce fut une chance.