Tribune

Une lettre ouverte de François Rossé


La fragilisation de l’émission proposée depuis des années par Anne Montaron pose présentement des questions de fond à la fois artistiques, sociales et en conséquence aussi politiques.

Cette émission n’est pas simplement un épiphénomène sympathique dans la liste des programmes diffusés par les ondes nationales centralisées sur Paris. Elle est en osmose avec une réalité incontournable aujourd’hui : la présence essentielle de la pratique orale dans un monde qui, d’une façon ou d’une autre, se situe imparablement dans les confrontations vives des diverses cultures de la planète.

La question posée me semble inévitable, les réponses sont multiples, des meilleures aux pires. La pire est certainement dans la récupération mondialisée par les pouvoirs de l’argent, des rentabilisations, en liaison avec une prétendue culture très diffusée, aseptisée et souvent insignifiante artistiquement. Il apparaît donc essentiel, vital, que des artistes engagés à un haut niveau dans une dimension à la fois artistique et humaine puissent espérer une présence encouragée face aux logiques de profit immédiat d’un capitalisme particulièrement agressif, d’un système très peu « humaniste » dont le politique est complice et ne semble pas vouloir s’affranchir. A ce niveau, le choix devient éminemment politique, entre la défense des arts qui développent une réelle pensée dialectique et les manifestations qui s’inscrivent assez exclusivement dans la dépense vers le profit ou l’apparat. J’ose tout de même espérer ne pas devoir faire la relation dans le mépris visible qui s’est affiché face aux musiques d’expression orale, notamment l’improvisation, et le rappel en mémoire de la conception d’un « art dégénéré » (retour de certains démons du passé ?).

Les jeunes compositeurs d’aujourd’hui, dès lors qu’ils souhaitent s’inscrire dans l’une des dynamiques contemporaines les plus pertinentes, sont conscients que l’écriture n’est pas toujours le moyen le plus efficace pour répondre aux questions actuelles.

L’improvisation était partie intégrante de notre propre culture européenne, au point que l’exclusivité de l’écriture était une obstruction fondamentale dans l’apprentissage musical. Probablement qu’en Occident, la verve dans le maniement des langages de générations de compositeurs prolifiques n’aurait pu surgir si elle avait ignoré cette forte pratique orale. Il n’y a donc pas d’opposition entre écriture et oralité mais au contraire une complémentarité nécessaire et fonctionnelle. Actuellement, la pratique orale incluant celle de l’improvisation est un outil essentiel dans le cadre de l’environnement contemporain en raison de sa souplesse, de son efficacité face aux confrontations culturelles inévitables. Les pratiques musicales sont donc reconsidérées, y compris dans le domaine nommé « musique contemporaine ». Les jeunes compositeurs d’aujourd’hui, dès lors qu’ils souhaitent s’inscrire dans l’une des dynamiques contemporaines les plus pertinentes, sont conscients que l’écriture n’est pas toujours le moyen le plus efficace pour répondre aux questions actuelles, là où l’oralité offre des ouvertures, de l’improvisation la plus immédiate à l’écriture orale la plus préparée. Les positions occidentalo-occidentales (qu’oblige l’exclusivité de l’écriture) semblent donc bien borgnes dans leurs attitudes protectionnistes et fixatrices. En outre, remettre en cause la présence de l’improvisation conforte un mécanisme artistiquement suicidaire au niveau du projet de formation musicale dans nos conservatoires où l’on forme davantage d’enseignants que de musiciens actifs. Que deviennent nos pianistes formés à Chopin-Liszt au vu des programmations actuelles, nos musiciens liés aux orchestres, qui dans leurs programmations n’ont vraiment plus le vent en poupe en raison souvent de leur propre décalage par rapport à la vie contemporaine ?

A une époque où les budgets culturels ne sont guère euphoriques, la pratique orale s’inscrit souvent plus souplement dans les faisabilités au niveau de la réalisation de spectacles, de rencontres diverses spécialisées ou transversales. Mais là encore, il n’est pas question d’affaiblir le rôle de l’écriture mais de le clarifier plutôt. Un aller-retour entre les moyens d’expression musicaux associant l’esprit et sa chair, le spirituel et l’animal me parait relativement androgyne.

Evidemment l’idée du métissage est au centre de telles préoccupations, à moins de n’admettre a contrario, comme c’est l’usage en Occident, que l’exclusivité de l’écriture, car il y a tout de même un fond de « sélection sociale » à peine larvée par dessous…

La question de la qualité musicale n’est pas liée à la nature de la pratique elle-même, la partition ne protège guère mieux des compositeurs ou interprètes fades et limités dans leur engagement que les attitudes dogmatiques de certains improvisateurs.

On préfèrera peut-être mettre des chrysanthèmes sur les délicieux menuets de Mozart que de remettre en conscience l’engagement indomptable et souvent irritant de ce dernier pour les pouvoirs en place à l’époque.

La fragilisation de l’émission proposée et conduite par Anne Montaron m’apparaît totalement en contre sens par rapport aux courants humains et artistiques nous liant aux énergies d’aujourd’hui ; une malheureuse attitude d’arrière-garde protectionniste se lovant dans les émanations des « valeurs sûres et vendables » de l’histoire artistique, qui se retrouve ainsi récupérée et détournée de sa fonction vive de mémoire à réinvestir activement. On préfèrera peut-être mettre des chrysanthèmes sur les délicieux menuets de Mozart que de remettre en conscience l’engagement indomptable et souvent irritant de ce dernier pour les pouvoirs en place à l’époque.

L’artiste est un être, dans toute sa dimension humaine, non sectorisé par les canaux culturels affichés officiellement. La faculté de s’adapter aux urgences nouvelles semble devoir être une des facultés privilégiées de l’être humain, biologiquement comme dans son élan de civilisation qui est une dérivée des logiques biologiques. L’éclosion de l’oralité essentielle et polymorphe surtout depuis les années 80 n’est pas un hasard. Elle semble devoir pouvoir répondre à bon nombre de questions bien contemporaines. Je ne sais si la nature a prévu le suicide culturel de l’humain, mais on est dans des situations très approchantes dans certaines des décisions actuelles peu inspirées et contre-nature ; de ces décisions lourdes de signification et de conséquence, les responsables auront à répondre au regard du présent et de l’histoire. On ne sacrifie pas impunément les plus belles dimensions de l’humanité. Au-delà des esthétiques, la musique est une éthique (Platon)... et comme le souligne un très ancien proverbe chinois : « quand la musique va mal, la société va mal... » Et là, je crois volontiers, cela ne va vraiment pas bien du tout !

• François Rossé
Compositeur, pianiste improvisateur
Chevalier des Arts et des Lettres

par // Publié le 5 juillet 2010