Scènes

Sur le toit de Marseille, jazz et politique.

L’une des soirées du festival Marseille Jazz des 5 continents a lieu sur la terrasse du MUCEM.


Ah ! la terrasse du MUCEM à Marseille ! Quel cadre somptueux pour une soirée de jazz !
Plus précisément, c’est la terrasse du Fort Saint-Jean, ce fort Vauban sis sur la rive droite du Vieux Port, destiné non pas à défendre la cité phocéenne mais bel et bien à la surveiller, qui voit se dérouler l’un des concerts du festival marseillais.

Festival quelque peu entaché, il est vrai, par le brutal licenciement de son directeur artistique, Stéphane Kochoyan, au tout début de l’été, alors que l’équipe organisatrice venait de le débaucher de Jazz à Vienne. Manifestement, ses velléités de prises de risque artistique n’ont guère été du goût des édiles marseillais.


Ma foi, comme on dit par ici, le chroniqueur ne mégotera pas plus avant et préfère se concentrer sur l’essentiel, une soirée de très bonne musique, en ce 24 juillet 2016.
De fait, le set de Hugh Coltman en hommage à Nat King Cole décolle véritablement le public des gradins. A la guitare bluesy voire rock de Thomas Naim répond le piano lyrique de Gaël Rakotondrabe, cependant que Christopher Minck fait chanter sa contrebasse avec force vibrato, et que, discrètement, Raphaël Chassin pare sa batterie d’atours émotionnels. Les musiciens donnent ainsi au chanteur l’occasion de se lâcher dans des interprétations habitées de standards de Mr Cole (on le verra même la tête dans le piano sur un blues de Johnny Guitar Watson, ou chanter « Mona Lisa » a capella), trop souvent dédaigné pour être l’un des premiers à avoir tenté le « crossover », ce passage de l’univers des musiques noires dans l’univers de la pop. En ce lieu, le propos politique de l’hommage fait écho aux premiers sons du jazz dans la cité phocéenne, dans les années vingt, tels qu’ils ont été rapportés par le poète jamaïcain, ange maudit de la Harlem Renaissance, Claude McKay, dans son roman « Banjo », ou par Walter Benjamin dans « Haschich à Marseille ».


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Hugh Coltman

Ah, voici que Stéphane Guillaume, l’un des meilleurs saxophonistes actuels, pointe le bout de son nez sur la scène pour le concert d’Europa Express de Jean-Pierre Como ! Des « Guillaume » s’échappent du public, c’est dire sa popularité, et le bon accueil réservé à celui qui remplace Stefano di Battista au pied levé ! Sa virtuosité rythmique et mélodique enflamme les spectateurs comme le groupe, tant il sait se fondre dans les arpèges de piano du leader lorsqu’il est au soprano, ou tant il est capable de mettre le feu à une coda à la flûte. Bien évidemment, Stéphane Huchard sait doser son drive pour soutenir l’ensemble mais il peut aussi prendre des risques terribles sur les solos du souffleur et faire monter l’aïoli, comme on dit dans ces contrées, passant du swing le plus terrible au groove « weather-reportesque ». De fait, si on connaît l’appétence de Jean-Pierre Como pour le jazz-rock, depuis Sixun (il retrouve ici Louis Winsberg, dont le jeu de guitare nous a semblé simplement somptueux), on a été plus qu’agréablement surpris par ses envolées bluesy et par son usage de la clave de la Nouvelle-Orléans. Le tout servi de main de maître par un Thomas Bramerie qui fait chanter sa contrebasse mieux que jamais, avec force vibratos et glissandos, en toute discrétion, même lorsqu’il est amené à prendre le thème. Enfin, la fragilité vocale de Hugh Coltman en rajoute dans l’émotion, cependant que la force lyrique de l’italien Walter Ricci donne à l’ensemble toute sa pertinence méditerranéenne : les deux chanteurs confèrent à la prestation de beaux atours de mini-big band !

Par cette soirée au MUCEM, l’équipe de Jazz des Cinq Continents montre qu’elle est capable de convaincre les plus pointus des jazzfans, sans rien céder aux exigences d’une musique encore populaire. Gageons qu’il en sera de même pour les éditions suivantes.

par Laurent Dussutour // Publié le 9 octobre 2016
P.-S. :

Le chroniqueur, gêné dans sa mobilité estivale, ne pourra que déplorer la difficulté de l’accès pour les PMR et n’a pu se rendre aux Jardins du Palais Longchamp, cœur historique de l’évènement… ce qu’il déplore !