Scènes

Europajazz, Le Mans 2016

Une seule journée à l’Europajazz, Le Mans, Sarthe. Le 20 mai 2016.


Photo Michael Parque

Trente-septième édition d’un des festivals les plus pointus de l’hexagone. Résident permanent de la ville du Mans, l’Europa Jazz présente cette année encore une programmation éclectique où les musiques audacieuses proposées permettent de prendre la température de la création contemporaine. Si l’époque n’est pas gaie et que la culture rame, l’inventivité, elle, reste bien à flot dans le tumulte.

Dominique Pifarély et Vincent Courtois, Collégiale Saint-Pierre-La-Cour

Pause déjeuner à la collégiale Saint-Pierre de la Cour. Plutôt que de sustenter le corps, on nourrit l’âme dans cette superbe salle du XIIIe siècle. Plafond voûté, style gothique et moquette au sol qui absorbe le trop plein de réverbération, l’endroit se prête aux prestations intimistes. Intimistes relativement : la jauge est pleine car la spiritualité des pierres a toujours été source d’inspiration. On se souvient d’un solo de Tony Malaby, du duo Léandre et Barre Phillips, Wood (Boisseau / Donarier) ou encore, l’année dernière, le Quatuor IXI. Ici on joue nu, sans apprêt, en acoustique. Il faut d’abord dompter le son qui s’en va visiter les hauteurs du plafond, revient mais finit toujours par enrichir le propos. Ce jour, Dominique Pifarély et Vincent Courtois sont sur la petite scène.

Les évidences ne sont pas toujours là où elles devraient. Contrairement à ce que leur longue amitié laisse entendre, ils n’ont joué ensemble que peu de fois. Les instruments sont proches pourtant : des cordes, du bois et toute une histoire venue du classique. Ce classique qu’ils respectent et bousculent dans un parcours acrobatique et généreux où, depuis des années, le saut dans le vide participe de la proposition artistique.

Dans les premiers instants, chacun va de concert mais côte à côte. Peu à peu, les doigts se délient, les petites phrases éclosent, s’empressent et se bousculent. Elles s’imbriquent et finissent par ouvrir un chemin et/ou des possibles. Vient alors le temps de construire une architecture aussi superbe que les arches au-dessus. Les sourires échangés, les regards complices laissent entendre que la rencontre a bien lieu. Et c’est un fait, l’auditeur est comblé. Quelques thèmes généreux de Courtois, issus de son disque West “1852 mètres plus tard”, ou plus âpres mais profonds de Pifarély (“L’entrevue”, “Retours”, “Enigme”), un clin d’œil hommage ensuite à une autre amitié : “Procession” de Louis Sclavis. La composition justifie-t-elle l’improvisation ou est-ce l’inverse ? Les deux musiciens se partagent le terrain : le violoncelle prend la basse, l’appui et les envolées, une certaine forme de légèreté quand le violon cherche la précision, la rapidité, les traits purs, une poésie brûlante. C’est dire si le duo s’équilibre. Au final, c’est la tendresse et la bienveillance qui se dégagent. Si dehors, à deux pas de la Collégiale, le trafic des voitures continue, le public est en recueil dans cet écrin où se suspend le temps.


JPEG - 65.3 ko
Vincent Courtois et Dominique Pifarély, photo Michael Parque

Philippe Méziat et les supports du jazz, Espace des Jacobins

Philippe Méziat parle de l’histoire des supports du jazz. Cire, vinyle, CD, MP3. Connaisseur, collectionneur qui ne tient pas conférence mais anime un échange convivial avec le ton léger et sérieux qui fait le charme de sa plume. On apprend de multiples anecdotes. La production des 78 tours finit en 1954. Le mot “album” vient de ces pochettes qui réunissaient plusieurs disques d’un même musicien. On découvre, médusé, les 33 Tours en système binaural. Non pour deux oreilles comme son nom semble l’indiquer mais pour créer un effet de spatialisation sur une même galette. Une partie des sillons restitue piano, basse et au loin la batterie, une autre partie, sur d’autres sillons, basse, batterie et au fond le piano. Une platine avec deux bras simultanés (introuvable aujourd’hui) permettait de rendre la dynamique et la profondeur. Notre confrère parle ensuite de Pierre Melin, illustrateur français pour Vogue entre 1950 et 1954, d’un certain Andy Warhol, alors peu connu, qui signe des pochettes pour Blue Note. On se cultive, on s’initie.

Equal Crossing - Régis Huby Quartet, La Fonderie

De l’autre côté de la Sarthe, la Fonderie. Ancienne usine Renault, désormais vivier artistique en cité mancelle. La scène est toute en largeur, la salle aussi. L’impression de voir le spectacle en cinémascope cadre parfaitement avec Equal Crossing que propose Régis Huby. Entouré de la guitare de Marc Ducret, des claviers de Bruno Angelini (piano, Rhodes, synthés) et des fûts de Michele Rabbia, ce violoniste parmi les plus estimés de la scène actuelle annonce un concert conçu comme une suite. Une heure et quart d’un seul tenant et pas une seconde d’ennui. L’invitation à l’évasion ne cesse de s’ouvrir sur des territoires brûlants.


JPEG - 61.9 ko
Equal Crossing, photo Michael Parque

Crossing, explique encore Huby, c’est pour le croisement, la transversalité, l’envie et le besoin de faire cohabiter tous les styles aimés. Dans les premiers temps, on énumère. Jazz bien sûr, rock progressif, musique improvisée (moins convaincante), classique. Très vite on oublie - on s’oublie pour être exact - et plonge dans des cycles d’une beauté saisissante aux détails sans cesse changeants. Régis Huby évoque Steve Reich comme source d’inspiration. Il est pleinement présent mais avec une implication rythmique plus solide. Rabbia, au jeu équilibré, apporte une assise au groupe, un pilier autour de qui tout tourne. Les habillages d’Angelini notamment, multiples, d’une grande diversité de timbres, sont capables de nuances infinies (des notes de piano isolées éclatent comme un cristal sur quelques fins de phrases). L’histoire n’est pas narrative mais c’est un processus organique qui gonfle puis s’amenuise ; puis gonfle encore avec plus de rage. Les interventions solistes ne sont nullement des encarts sans lien mais participent de ce récit, le tordent, lui donne d’autres saveurs, d’autres couleurs. Régis Huby délivre un solo post-baroque où l’ancien se confronte au moderne. C’est à couper le souffle. Marc Ducret, dégagé de tout déroulé traditionnel, édifie des sculptures sonores : les notes se mêlent au bruitisme, sa virtuosité n’est pas une démonstration mais un travail sur la perception du son : cathédrale de verre, montagne sonique qui jaillissent et s’effondrent. Les quatre ne font qu’un. Un des beaux concerts - sûrement - de l’année qui n’a pourtant pas achevé sa première moitié.

Le Grand Orchestre du Tricot “Tribute to Lucienne Boyer” et Steven Bernstein Sex Mob “plays Fellini”, Abbaye de l’Epau

Double plateau dans le dortoir des moines de l’Abbaye de l’Epau réhabilitée par le Conseil Général. D’abord une gourmandise folle : le Grand Orchestre du Tricot puis un quartet brûlant de groove, Sex Mob. Le grand écart entre une musique franco-française et des New-Yorkais arty, l’art du programmateur est là. Le tout fonctionne sans qu’on s’en étonne.

Première formation : le Grand Orchestre du Tricot rend hommage à Lucienne Boyer, chanteuse (1901-1983). Son titre “Parlez-moi d’amour” est plus connu qu’elle. Ses chansons à l’ancienne flirtent avec le réalisme et le classicisme de ces années-là, l’humour en plus. A moins que ce ne soit les arrangements que leur font subir ces onze musiciens qui en font ressortir les traits les plus saillants. Car on assiste à un véritable spectacle. Angela Flahaut incarne Lucienne, de blanc vêtue, alternant des mimiques étonnées, mutines ou inquiétantes, sa voix légère prend les inflexions des voix d’antan, perchée haut, avec un vibrato très naturel. Il faut dire qu’elle est conduite par une limousine grand luxe. Les histrions et dynamiteurs du jazz actuel composent une formation redoutable mais de confiance : Valentin Ceccaldi, Fidel Fourneyron, Quentin Biardeau, Roberto Negro entre autres. Florian Satche, à la batterie, harangue ses compagnons, les pousse au dépassement avec un seul mot d’ordre “Donnez de l’amour”. Si les compositions sont convenues, le reste est frivole, (free-vole), ça se bouscule, ça dissone, casse la baraque, démonte dans un sens les structures et les remonte à l’envers, on ne sait où donner de l’oreille. Belle science de l’orchestration music-hall au passage pour parvenir à détourner et y réinjecter autant d’énergie et de (fausse) désinvolture.

On s’amuse de et avec la musique. Une entrée de batterie dans un slow dégoulinant de langueur tire des éclats de rire. Jouant avec les codes avec finesse et distanciation, les roucoulades de Théo Ceccaldi au chant (violon posé pour l’occasion) puis sa mort d’un coup de pistolet en plastique dessinent un beau tableau. Et on se surprend à trouver normal qu’un musicien (dont nous tairons le nom par respect pour sa famille) finisse crucifié sur un tabouret vêtu d’un simple slip kangourou en pilou. Bien évidemment, le concert est un succès : les gens aiment le bonheur.


JPEG - 79.6 ko
Sex Mob, photo Michael Parque

A suivre, la trompette de Steven Bernstein. Si les précédents parlaient aux zygomatiques, Sex Mob (son quartet depuis plus de quinze ans) parle au ventre et aux jambes. Free-funk, grooverie impitoyable, Steven Bernstein sait offrir un show à l’américaine qui vise à l’efficacité de l’entertainment. Réinterprétant des compositions de Nino Rota (les extravagances de Fellini se rapprochent évidemment des outrances de ces musiciens), les quatre parviennent à faire sortir d’un maelström une petite musique italienne arrivée là à point nommé. En chef d’orchestre, selon l’intuition du moment, Bernstein réclame des chiffonnages sonores à son saxophoniste, des pulsations massives à son batteur. Ils s’exécutent et s’engagent aussitôt dans la voie demandée. Son bassiste, armoire à glace digne d’une équipe de football américain, passe d’une pulsation profonde à des douceurs chaloupées qui font frissonner. Là encore, le sourire est sur les lèvres, le plaisir palpable. Sur un titre, Michel Godard (serpent), présent pour un duo le lendemain avec Günter Sommer, monte sur scène pour un partage pentagonal. Le concert tout en progression et enthousiasme se conclut par “La Strada” à réveiller en larmes les mânes des moines de l’abbaye.